Bulletin 10 – Une page d’histoire de « La Retrouve » retrouvée

Nous venons de recevoir le don, sous forme de copie, d’un manuscrit daté des 12 et 13 janvier 1730. Il nous a été remis par M. Pierre Izoard, membre de notre association.

L’original  avait été confié  à Melle Françoise Izoard, par le père  Henri  d’Armagnac, curé de Talence de 1946 à 1958. Cette dame étant décédée, c’est son frère, conscient de l’intérêt que représentent ces pages pour l’Histoire de Talence, qui a décidé de nous le communiquer.

La transcription en a été faite par notre secrétaire Jean-François Viaud.

L’original a été remis aux Archives diocésaines de Bordeaux.

Une seconde copie a été remise à la paroisse de Talence.

• Rappel historique

Le 29 décembre 1729, des enfants remarquent que la statue d’une pietà a été déplacée.

Cette statue se trouve dans les ruines d’une chapelle dite « des Monges », ancien sanctuaire du prieuré de la Rame de Talence, également ruiné.

La nouvelle se répand. Dans les jours qui suivent, curieux et fidèles affluent. Un vigneron du lieu, Matelin (1) Mouliney, gère de son mieux les visites des fidèles et leurs dons. Le curé de Talence, Jean Lacourt, s’émeut de ces mouvements de foule et alerte le diocèse, lequel ordonne une enquête qui fait l’objet de ce manuscrit. Cet  événement  était  resté dans la mémoire populaire sous le nom de « La Retrouve ».

• Le manuscrit

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Une page du manuscrit

Il est composé de huit feuillets. Les cinq premiers sont écrits recto-verso et constituent l’ensemble  d’un  procès-verbal  sur dix pages.

Les trois autres ne sont pas écrits à l’exception du verso du dernier qui porte la mention « Talence Visite 1730 ».

L’objet de ce document est donc un compte rendu précis d’une enquête ordonnée par MM. les vicaires généraux de l’archevêché de Bordeaux, le siège de Bordeaux étant vacant. Cette enquête concerne « certains prétendus miracles qu’on dit s’être faits à l’occasion d’une image ou statue représentant la Sainte Vierge qui est dans une ancienne chapelle appelée communément des Monges dans la paroisse de Talence ».

• L’enquête

La commission d’enquête est composée de Pierre Ferbos, prêtre, bénéficier de l’église Sainte­ Colombe de Bordeaux, en tant que commissaire et de Mathieu Poncet, prêtre, en tant que secrétaire. Tout deux sont docteurs en théologie.

L’enquête se déroule sur deux jours et en trois lieux différents.

  • Premièrement : le 12 janvier 1730, dans la maison presbytérale (probablement de Saint­ Genès), où est entendu : Jean Lacourt, curé de Talence, âgé de 61 ans
  • Deuxièmement : le 12 janvier 1730, dans la chapelle des Monges, où sont entendus :
      • Mathurin Moulinier, vigneron, âgé de 56 ans environ. Il signe : Matelin Moulinei ;
      • Pierre  Prieur,  vigneron,  âgé  de  32  ans environ. Il signe d’une croix ;
      • Jacques Moulinier (2) vigneron, âgé de 23 ans environ. Il déclare ne savoir signer ;
      • André Viole, vigneron, (il ne donne pas son âge). Il déclare ne savoir signer ;
      • Jean Moulinier,  vigneron,  âgé  de  28  ans environ. Il signe : Jean Mouliney ;
      • Jean Larue, tailleur d’habits, âgé de 48 ans. Il signe : Jean Larue.

•   Troisièmement : le 13 janvier 1730, dans la maison du prêtre Pierre Ferbos, rue Sainte­ Colombe à Bordeaux, où est entendue Gratiane Despouts Roche âgée de 61 ans environ. Elle signe : Gratienne Despoux Roques.

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Des entretiens du premier jour il ressort : d’une part, les circonstances du déplacement de la statue dans ses ruines et, d’autre part, du mouvement de piété populaire qui s’en suivit.

Le curé de Talence est averti que « ce bruit de l’image de Notre-Dame ainsi remuée avoit déjà attiré le concours du peuple de bien des endroits, tant de la ville que de la campagne ».

Certains témoins décrivent des manifestations de transpiration de la pietà, ils y voient des prodiges et des miracles, d’autres sont plus circonspects. Les membres du clergé veulent maîtriser ce mouvement qui leur paraît excessif. Par la suite on s’apercevra que les choses ne sont pas simples, car si la chapelle des Monges est dans la paroisse de Saint-Genès de Talence, elle est la propriété de l’ordre de Fontevraud depuis la création du prieuré au XIIème siècle. L’abbé Royer, qui fut curé de Talence de 1900 à 1903, a eu connaissance du manuscrit que nous présentons et fut l’historien  de la paroisse pour toute cette époque. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages bien documentés, voir la bibliographie en fin d’article. Le second jour, la commission, composée des deux mêmes prêtres, reçoit, au domicile de Pierre Ferbos, Madame Gratienne Despoux Roques.

Cette dame, âgée de soixante et un ans, native du diocèse d’Agen, habite Bordeaux depuis trois ans. Elle dit que le mardi 10 janvier, c’est-à-dire avant-hier, elle est allée dans le chapelle des Monges, ayant une grande douleur dans une jambe et un pied qui l’empêche de marcher longtemps autrement qu’avec une canne. Arrivée dans la chapelle et après avoir fait sa prière devant la pietà, elle se trouva guérie. Le lendemain, elle revint à la chapelle sans aucune douleur et y laissa sa canne. Cette douleur lui était venue, il y a environ seize mois après un voyage qu’elle avait fait à Paris, « allant et venant à pied ». Ensuite, répondant aux questions du commissaire, elle nomme divers témoins et termine en disant qu’elle était « obligée de brocher pour gagner sa vie ».

L’ensemble de ces dépositions constituent à la fois des éléments précieux pour notre histoire locale et aussi sur les situations sociales des intervenants, en nous apportant quelques détails sur leur mode de vie.

Alain Champ

Notes

  1. Matelin (ou Mathelin) est un diminutif de Matèu, forme gasconne de Mathieu, ce prénom sera malencontreusement francisé en MathurinMouliney aurait été aussi appelé « populairement » Mathlin d’après l’abbé Royer. Dans les documents d’archives nous rencontrons les quatre formes.
  2. Jacques et Jean Mouliney sont deux fils de Matelin duquel nous connaissons dix enfants. Jean est l’aîné. Nous remarquons que le secrétaire écrit MoulinierMatelin signe Moulinei et Jean, Mouliney, c’est cette dernière orthographe qui est la bonne.

Sources et bibliographie

Archives départementales de la Gironde.

Archives départementales du Maine-et-Loire.

CHAMP (M.-N.), Mathelin, bull. Généalogie Talence-Gironde, n° 2, juin 1989, p. 21. Collectif, Talence dans l’Histoire, Ville de Talence, F.H.S.O., 2003, p. 89.

ROYER (L.), Notre-Dame de Talence dans la chapelle des Monges au XVIIIème siècle, 1910.

ROYER (L.), Deux crosses FontevraultBordeaux.. À propos de Notre-Dame de Talence, La Revue de l’Anjou, 1910, p. 8.

ROYER (L.), La « Retrouve » de Notre Dame de Talence. En 1729, 1913, p. 26.