Bulletin 10 – Première découverte à Talence de l’orchidée CEPHALANTHERA DAMASONIUM, nouvelle pour la Gironde (SW France)

Des observations botaniques récentes, effectuées le 30 avril 2010, ont permis de découvrir l’espèce d’Orchidée Cephalanthera damasonium pour la première fois en Gironde, en une station assez abondante située sur la commune de Talence (cf. CAHUZAC et al., 2010). Nous rappelons les caractères et la répartition de ce taxon, qui est illustré ici par quelques vues, notamment de détail, et présentons la station  nouvelle concernée.

  • Présentation de l’espèce

Le genre Cephalanthera (Orchidées) se caractérise au sein de la famille par une souche rhizomateuse courte, par des feuilles alternes ovales-lancéolées, par des fleurs à périanthe peu ouvert, recouvrant un labelle trilobé rétréci vers le milieu en deux articles, et disposées en épis lâches, de couleur blanc pur, jaunâtre ou rose selon l’espèce.

Cephalanthera damasonium (MILLER) DRUCE, 1906 [basionyme : « Serapias damasonium MILLER, 1768 »], admet pour synonymes (entre autres) : Cephalanthera pallens (SWARTZ) et Cephalanthera grandiflora S.F. GRAY. Elle est appelée communément Céphalanthère à grandes fleurs, ou « Céphalanthère de Damas ».

Elle est assez voisine de Cephalanthera longifolia (L.) K. FRITSCH, plus commune, mais s’en distingue par la couleur jaune clair (à crème) de la corolle, par les divisions du périanthe toutes obtuses, par les feuilles plus larges, dont la longueur n’excède pas deux fois celle des entre-nœuds, et par des bractées foliacées plus longues que les ovaires (ceux-ci étant glabres et tordus) (voir  Figures).

En comparaison, chez C. longifolia (Céphalanthère « à longues feuilles », ou « à feuilles en épée »), les fleurs sont d’un blanc pur, les divisions extérieures du périanthe sont aiguës, les feuilles (relativement étroites) sont 3 à 5 fois plus longues que les entre-nœuds et les bractées membraneuses sont plus courtes que les ovaires.

Parmi les autres caractères de C. damasonium, notons des inflorescences en épis lâches de 5 à 12 fleurs, un hypochile dépourvu d’éperon, des feuilles assez larges, courbes, espacées et ayant tendance à être portées sub-horizontalement. Les fleurs sont (très) peu ouvertes (elles sont plutôt de type cléistogame) ; cette espèce est donc souvent autogame (fleur pollinisée par son propre pollen), mais peut néanmoins parfois bénéficier d’une pollinisation croisée, grâce à des Hyménoptères. Le labelle jaune (plus ou moins clair) porte dans sa partie moyenne de petites crêtes de couleur orangée, bien visibles sur l’épichile (Fig. 3, 6, 9). Dans la population examinée ici le 30-4-2010, les tiges ne mesuraient que de 15 à 25 cm, mais les spécimens n’étaient pas encore en pleine floraison. D’autres observations faites le 22-7-2010 montrent des pieds – arborant des fruits redressés à 6 côtes caractéristiques – pouvant dépasser une hauteur de 30 cm (Fig. 8).

  • Répartition géographique

C. damasonium est une espèce d’Europe tempérée, sub-méditerranéenne ; elle est également proche-orientale et en partie asiatique (voir DELFORGE, 2001 ; S.F.O., 2005…). On la connaît notamment de Navarre et d’Aragon, et elle est aussi donnée comme rare du Pays Basque espagnol. Elle est citée dans une grande partie de la France, sauf dans la façade Ouest et la Bretagne, mais s’avère globalement assez peu commune.

En Aquitaine, elle est très rare dans les Pyrénées-Atlantiques (une station unique dans la haute vallée d’Aspe à Urdos, en hêtraie claire entre le lac d’Anglus et le Sansanet, observ. J. Vivant). Dans les Landes, C. damasonium apparaît également très rare (pour la période moderne, une seule station a été signalée, dans la vallée de la Gouaneyre, affluent de la Douze, cf. GATELIER, 2010). Par ailleurs, elle est répartie sporadiquement sur les coteaux de Dordogne, tandis qu’elle est un peu plus répandue sur ceux du Lot-et-Garonne.

En Gironde, elle était jusqu’à présent considérée comme absente (voir carte in JOUANDOUDET, 2004, et confirmation dans le récent Atlas de DUSAK & PRAT, 2010). En fait, seul JEANJEAN (1961, p. 80) l’avait signalée, sous le nom de Cephalanthera pallens, mais uniquement d’après des renseignements anciens, et sans l’observer lui-même. Cet auteur la citait dans deux stations seulement : Cenon et Langon, respectivement d’après LATERRADE (voir sa Flore, 1846) et « BEL. ». Mais LATERRADE lui-même mentionne clairement, dans le Supplément qu’il a inséré à la fin de sa Flore, ce rectificatif (1846, p. 656, sic) : « Nous n’avons pas l’epipactis pallens. C’est l’ensifolia qui se trouve aussi à Cenon ». Or, Cephalanthera « ensifolia » est aujourd’hui synonymisée avec C. longifolia.

C. damasonium n’a apparemment pas été revue dans ce département de Gironde depuis ces mentions – incertaines – du XIXème siècle. Les inventaires floristiques plus récents de Gironde, notamment établis par des botanistes linnéens, ne font pas état de cette espèce, ou la classent parmi Les taxons disparus ou présumés éteints depuis 1941, date du décès de JEANJEAN (e.g. SOCIÉTÉ LINNÉENNE DE·BORDEAUX, 2005 ; ANIOTSBÉHÈRE et al., 2000).

Par ailleurs, le fait qu’apparemment la plante ne fleurisse pas tous les ans explique peut-être que localement elle ait pu passer  inaperçue (JOUANDOUDET, 2004).

  • Statut de protection

Au niveau européen, elle bénéficie d’une protection sur le plan national en Belgique et au Luxembourg, tandis qu’en France, elle est protégée régionalement en Auvergne, Massif Central, Nord – Pas-de-Calais, Pays de Loire. En Aquitaine, seule la Dordogne fait l’objet d’une protection départementale. Celle-ci ne s’applique pas encore à la Gironde… puisque l’espèce y était réputée « absente »…

  • Écologie

Son milieu  préférentiel  est  constitué par les bois clairs sur sol calcaire (c’est le cas des coteaux thermophiles de Dordogne et du Lot-et­ Garonne), les ourlets forestiers en mi-ombre sur sols bien drainés, calcaires ou neutres. Sur le plan phytosociologique, elle a été rattachée à l’alliance du Seslerio caeruleae Mercurialion perennis (cf. S.L.Bx, 2005). Plus généralement, elle est présente dans les forêts thermophiles calcicoles (hêtraies, hêtraies-chênaies…) et fait partie des espèces caractéristiques du Cephalanther Fagion (Hêtraie  à Céphalanthères)  décrit  par la fiche 9150 des Cahiers d’habitats de l’Union Européenne (annexe 1 de la directive).

  • La station du Haut-Carré à Talence (1)

     

La station récemment découverte est totalement nouvelle et assez imprévue, et c’est la première observée de façon sûre en Gironde. Elle est située dans le domaine du  Haut-Carré (ou de Béoulaygue), qui fait partie de l’Université Bordeaux 1, et qui se trouve sur la commune de Talence, donc en plein cœur de l’agglomération bordelaise.

L’ensemble du domaine se compose (en plus des bâtiments anciens et nouveaux) d’une partie aménagée en un vaste parc avec des pelouses entretenues et des arbres d’ornement (e.g. de vieux Séquoias, un Févier, des Chicots du Canada, des Résineux, dont des Épicéas), et d’une partie sauvage boisée comportant  des essences forestières spontanées des forêts tempérées, et des espèces herbacées caractéristiques des sous-bois ou des prairies ouvertes (ourlets, clairières et bords des  chemins) (Fig. 7). Notons que du fait des constructions et aménagements anciens (années 1950), réalisés souvent en « pierre de Bordeaux » (calcaires oligocènes stampiens), certains apports en carbonates ont pu « enrichir » le sol dans ce domaine ; par ailleurs, plusieurs chemins et allées de ce secteur, y compris dans le bois, ont été empierrés – ou sont entretenus – avec des éléments calcaires concassés.

Une analyse du pH  du sol où pousse cette Orchidée a été effectuée, donnant une valeur de 7,7 ; cela conforte le caractère légèrement basique du sol, de par la présence de carbonates.

C’est dès l’entrée du bois par la bordure Est, au niveau d’une clairière herbeuse au sein de la forêt de feuillus, que nous avons eu la surprise de découvrir le 30 avril 2010 les premiers échantillons fleuris de la Céphalanthère (Fig. 1-2, 7). Nous en avons par la suite dénombré dans le bois un peu plus d’une trentaine, de diverses tailles et à des états de développement différents. En outre, un autre placeau à Céphalanthères, où croissaient une quinzaine de pieds, a été observé en lisière ombragée du bois, du côté Est, au début d’une zone de prairie.

La forêt avoisinante se compose essentiellement de Chênes pédonculés, Charmes, Noisetiers, Sureaux, Cornouillers, Érables planes, Robiniers, Tilleuls et aussi Lauriers nobles, espèce subspontanée et largement naturalisée (… mais très envahissante ici…), ainsi que de deux Hêtres.

Notons que plusieurs végétaux observés sont des taxons calcicoles (mais certains ont sans doute été plantés) : Buxus sempervirens, Carex flacca, Cercis siliquastrum, Quercus ilex, Rhamnus alatemus

Observations au printemps 2011 : les stations reconnues en 2010 ont été retrouvées, montrant même un peu plus d’abondance en nombre de pieds fleuris, et d’autres spécimens de cette Orchidée ont par ailleurs été observés en quelques endroits supplémentaires du sous-bois. Ces prospections approfondies ont ainsi permis de décompter en 2011 une centaine de pieds de Cephalanthera damasonium. Un suivi régulier devra être instauré pour examiner l’évolution de ces stations dans un proche avenir, et en particulier les effets probablement néfastes de la construction – en cours – d’un grand bâtiment qui impacte (hélas) la partie occidentale du domaine boisé et se prolonge au-dessus de la rue Pierre-Noailles.

 En conclusion, la Cephalanthera damasonium (Céphalanthère à grandes fleurs), nouvelle pour la Gironde, ce qui explique qu’elle ne bénéficie pas encore d’un statut de protection pour ce département, doit être considérée comme une espèce à forte valeur patrimoniale. Cela nécessite impérativement d’assurer la protection du milieu où elle se développe, milieu qui par ailleurs présente un intérêt considérable, compte tenu de sa situation intra-urbaine, et de la présence de nombreuses espèces dont l’ensemble constitue un vestige important de ce qu’ont été les formations forestières autour de la ville. En particulier, notons ici une station importante du Colchique d’automne (Colchicum autumnale L.), plante en voie de disparition en Gironde, et protégée au niveau de la Région Aquitaine. Un inventaire botanique et mycologique détaillé du domaine est en cours de réalisation (plus de 200 espèces végétales déjà recensées) ; à cette occasion, deux autres Orchidées (« nos petites chéries »…) ont pu être observées sur les pelouses « non-tondues » du Haut-Carré : Ophrys apifera et Ophrys aranifera. Une réelle biodiversité existe donc ici, faisant de ce site une référence importante pour tout ce secteur de la Gironde.

  1. Rappelons que cette ancienne propriété rurale appartint à une communauté religieuse, les sœurs de la Sainte-Famille, qui y édifièrent leur maison-mère en 1954 avec construction d’un nouveau monastère, puis que s’y installa une « école internationale >> (de la francophonie) en 1969, après que la communauté eut rejoint Rome (voir BONNARDET,2001). En 1997, l’Université Bordeaux 1 acquit la propriété. Le nom originel de Béoulaygue, parfois traduit en « Belles Eaux »,se rapporterait plutôt à un terrain naturellement drainé (qui « boit l’eau »), où donc l’eau s’infiltre facilement, notamment ici en raison du sol en général assez graveleux ; nous sommes sur le territoire de l’appellation des « Graves de Pessac-Léognan ».

Note – Très récemment, une autre découverte girondine de cette Céphalanthère a été faite près de Libourne, à Gardegan-et-Tourtirac, dans le parc du Château de Pitray (BLANCHARD, à paraître, 2011). Notre connaissance de la flore régionale n’est donc pas encore exhaustive, ou bien certaines espèces pourraient être nouvellement implantées dans des zones qu’elles n’atteignaient pas jusqu’alors ; il est sûr que la flore évolue continûment, avec des enrichissements et des appauvrissements … La Cephalanthera damasonium, qui est plutôt d’affinités méditerranéennes, bénéficie-t-elle, avec le réchauffement climatique actuel, de conditions favorables pour son expansion ? Les études et observations ultérieures en Gironde pourront peut-être le dire.

Bibliographie

 ANIOTSBÉHÈRE (J.-C.), DUPAIN (M.), DAUPHIN (P.), DUSSAUSSOIS (G.), SÉRONIE-VIVIEN (M.) & LAPORTE­-CRU (J.), 2000, Proposition de liste de plantes en danger et de sites à protéger en Gironde, Bulletin Soc. Linn. Bordeaux, t. 28, numéro spécial 2000 : 78 p., 2 tabl.

BLANCHARD (J.-C.), avec la collaboration de GUINBERTEAU (J.), 2011, Nouvelle station découverte en Gironde d’une importante population de Cephalanthera damasonium MILLER (DRUCE) (Orchidaceae), Bulletin Soc. Linn. Bordeaux, t. 146, nouv. série n° 39, 3 (sous presse).

BONNARDET (L.), 2001, L’association dans la ville. Le Domaine de Béoulaygues, Mémoire et Patrimoine de Talence, n° 2, p. 3-4.

CAHUZAC (B.), LAPORTE-CRU (J.) & MONFERRAND (C.), 2010, Découverte de Cephalanthera damasonium (Orchidées) en Gironde (SW France), Bulletin Soc. Linn. Bordeaux, t. 145, nouv. série n° 38, 3, p. 283- 292.

DELFORGE (P.), 2001,Guide des Orchidées d’Europe, d’Afrique du Nord et du Proche-Orient,  éd. Delachaux et Niestlé,  Lausanne,  2e édition, 592 p.

DUSAK (F.) & PRAT (D.) (coord.), 2010, L’Atlas des Orchidées de France (sous l’égide de la Société française d’Orchidophilie), Collection Parthénope, Biotope édit., Mèze [Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle],  400 p., 154 cartes.

GATELIER (T.), 2010, Notes sur Cephalanthera damasonium (MILLER) DRUCE 1906 (Orchidées) dans le département des Landes (SO France), Bulletin Soc. Linn. Bordeaux, t. 145, nouv. série n° 38, 3, p. 347- 348.

JEANJEAN (A.F.), 1961, Catalogue des plantes vasculaires de la Gironde, Actes de la Société Linnéenne de Bordeaux, t. 99, 332 p.

JOUANDOUDET (F.), 2004, À la découverte des Orchidées sauvages d’Aquitaine, Collection Parthénope, Biotope édit., Mèze, 240 p.

LATERRADE (J.-F.), 1846, Flore bordelaise et de la Gironde, description caractéristique des plantes qui croissent naturellement dans ce département, avec l’indication de leurs propriétés et leurs usages, précédée de Notions élémentaires de Botanique. 4e éd., 624 p. [et « Supplément à la 4e édition de la Flore bordelaise et de la Gironde, avril 1857 », p. 625-690], Imprim. Th. Lafargue, Libr., Bordeaux.

S.F.O. (SOCIETE FRANÇAISE d’ORCHIDOPHILIE) (sous l’égide de la), 2005, Les Orchidées de France, Belgique et Luxembourg, (Direction scientifique de BOURNERIAS M. & PRAT D.),2e édition, Collection Parthénope, Biotope édit., Mèze,  504 p.

S.L.Bx (SOCIÉTÉ LINNÉENNE DE BORDEAUX), 2005, Catalogue Raisonné des Plantes Vasculaires de la Gironde. [Ouvrage collectif ; J.-C. ANIOTSBÉHÈRE, M. DUPAIN, G. DussAussors, G. MINET coord.], Mémoires de la Société  Linnéenne de Bordeaux,  t. 4, 516 p.,  8 fig. numérotées  (+ 40 fig.), 8 pl.  (couleur),  180 cartes, 11 annexes.

Cephalanthera damasonium au parc du Haut-Carré, Talence, le 30 avril 2010 (légende des photos)

Fig. 1-2. Vues de pieds fleuris (à côté de Lierre) ; noter les fleurs peu ouvertes, les longues bractées et les feuilles larges. Hauteur des pieds : 15 à 20 cm.

Fig. 3. Détail d’une fleur. Le sépale dorsal (en haut), les longs sépales latéraux et les pétales sont jaune clair ; l’épichile montre de petites crêtes orangées.

Fig.4. Vue des pollinies,sous le sépale supérieur formant casque.

Fig. 5. Une fleur peu ouverte, jaune crème avec une partie du labelle orangée.

Fig.6. Vue générale du périanthe, le sépale dorsal ayant été relevé pour montrer sa forme, qui apparaît identique à celle des deux autres sépales. Les crêtes longitudinales orangées ornant le labelle sont ici nombreuses, alternant avec des creux de couleur jaune, et sont entourées par une mini­ collerette orangée sur l’hypochile et sur l’épichile.

Fig. 7. Vue du sous-bois ; les Céphalanthères poussaient sur les deux bordures de cette allée (30 avril 2010).

Fig.8. Pied de Cephalanthera damasonium aux fleurs fanées. (Hauteur :33 cm ; 22 juillet 2010).

Fig. 9. Autre vue rapprochée d’une fleur de Céphalanthère.

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