Bulletin 10 – Le chemin des Briques … Pourquoi ?

Ce modeste chemin, un des plus anciens de Talence et au nom énigmatique, méritait bien que l’on se penche sur son passé. Nous allons voir qu’il est chargé d’Histoire.

  • Situation

Il allait de la route de Bayonne à la limite de Pessac. Il était à peu près parallèle au ruisseau d’Ars, en restant toujours sur sa rive gauche.

Il partait du village de Talance (1) où se trouvait la chapelle Sainct-Pey . Ce village, berceau de notre commune, se trouvait à l’intersection de l’actuel cours de la Libération et des rues de Suzon et Pierre-Noailles. Après s’être élevé sur les terrasses du Haut-Carret, il redescendait près du ruisseau et recoupait le chemin de la Vieille­ Tour au cournau de Ruan, dit le Grand Cournau.

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Figure 1 : Le chemin des Briques d’après un plan cadastral vers 1830.
Archives municipales de Talence

Il s’intégrait dans une grande transversale qui allait, d’est en ouest, du pont de Ladors, actuelle barrière de Bègles, au bourg de Pessac par le chemin de Candau (fig. 1 et 2).

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Figure 2 : Le chemin des Briques d’après la carte routière de Talence en 1901.
Archives municipales de Talence
  • Essai historique du tracé

Dans la partie comprise entre le carrefour avec le chemin du Haut-Carret et celui avec le chemin de la Vieille-Tour, le chemin des Briques empruntait le tracé de la voie romaine de Burdigala à Astorga et le quittait juste avant que celle-ci franchisse le ruisseau d’Ars.

Quand le roi-duc Édouard Ier ordonna en 1289 le tracé de la nouvelle route de Bayonne, c’est en toute logique que dut se créer le raccordement entre cette route et la voie romaine, donnant ainsi naissance à la partie orientale de notre chemin. Il est fort probable que c’est à cette époque que se forma le village de Talance, autour de la chapelle St-Pey.

Quant à la partie occidentale du chemin, elle quitta donc la voie romaine au cournau de Ruan pour se diriger vers la paroisse Saint-Martin de Pessac.

  • Dénominations actuelles

De nos jours, le chemin porte le nom de rue Pierre-Noailles du cours de la Libération à l’avenue Vieille-Tour, puis devient ensuite la rue Marc-Sangnier jusqu’à l’avenue de la Mission­ Haut-Brion où il se termine en impasse depuis la création de cette avenue en 2007.

• Pourquoi « des Briques » ?

Un chemin des Briques à Talence, voilà qui a de quoi surprendre ! Bien que débaptisé depuis les années 1961 et 1962, son souvenir est resté et beaucoup de Talençais se sont posé des questions à propos de son nom et s’en posent toujours.

Certains ont même essayé de localiser la briqueterie qui aurait pu être à l’origine d’un tel nom. Le vieux bourdieu du Carret, aujourd’hui démoli, semblait convenir pour cela, étant placé au début dudit chemin (fig. 3).

Mais la vérité est tout autre. Il faut aller la chercher en des temps lointains, alors que notre Talance n’était encore qu’un modeste lieu-dit, sis dans la paroisse Saint-Genès de Talance.

Disons-le de suite, ce chemin portait le nom d’un propriétaire. Ce fut même la première voie talençaise à porter le nom d’un personnage. Jusque-là, en effet, les routes, chemins et ruettes étaient désignées par leurs tenant et aboutissant et le plus souvent par simplement ce dernier.

Quant aux « Briques », elles n’apparaîtront qu’en 1806, nous en reparlerons plus loin.

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Figure 3 : L’ancien bourdieu du Carret devenu l’Institution des Jeunes Filles Aveugles.
Le bourdieu ne comportait qu’un seul niveau, il fut surhaussé par la suite.
Photo de l’auteur.

• Le chemin de Labricq

De tout temps, il était commun qu’un lieu prenne le nom de son propriétaire tant soit peu que la propriété ait une certaine importance. C’est ce qui a dû se produire ici !

Ne cherchez pour autant un « Monsieur des Briques » dans les archives, ce substantif a vocation constructive n’est que le résultat d’une altération du patronyme original.

N’ayant pu réaliser une chronologie précise, ce n’est qu’hypothétiquement que je vous propose une explication qui repose toutefois sur de fortes présomptions .

La plus ancienne citation connue de cette voie remonte au XVIème siècle. Elle se trouve dans une reconnaissance féodale du 12 décembre 1576 dont voici la transcription :

« Jean Estève, laboureur de la paroisse de Talance, reconnaît tenir féodalement une pièce de terre et vigne, confrontant des deux côtés à la vigne de Guyraud Delaville, d’un bout à la ruette ou chemin de Labricq, vers le nord, et de l’autre, vers le midi, à l’estey (2) commun qui va au moulin de Lande et au moulin d’Artz. » (3) Cet acte est rédigé devant témoins dont un « laboureur et confrère de la confrérie et paroisse dudit Talance ».

Nous avons ici la forme primitive du nom de notre chemin. D’où peut-elle venir ?

Dans ce mot apparaît la base labri, mot gascon, d’où le nom Labrit désigne une commune et un pays des Landes, berceau de la famille des Albret. À l’époque de l’acte que nous citons, Jeanne d’Albret (1528-1572), mère d’Henri IV, était nommée dans son pays Yane de Labri.

Nous savons que jusqu’à une époque récente, l’orthographe des noms propres n’était pas le souci majeur des notaires et autres scribes, cela favorisait l’évolution d’un nom bien souvent loin de son origine. À ce propos, il est intéressant de signaler que déjà, au XIVème siècle, un Talençais portait un nom bien proche de Labricq.

C’est encore dans une reconnaissance féodale que nous rencontrons ce monsieur. Il se nomme Aymeric Labriès et dans cet acte du 16 avril 1377 il se reconnaît tenancier de trois coreyas  (4)  de vinha envers son seigneur, le Chapitre de Saint-André de Bordeaux. Ces coreyas se trouvent sur le site de La Roqueira (5) en bordure du camin comunau, la route de Bayonne, notre cours Gambetta actuel. Bien entendu, rien ne nous permet de supposer que le Labricq éponyme est un descendant d’Aymeric Labriès.

Il est intéressant de remarquer un fait analogue sur la commune de Macau où un lieu-dit Labrit est devenu Labric(6)

 

• Une première situation

Il faut attendre le début du XVIIème siècle pour avoir la situation de notre chemin. C’est toujours dans une reconnaissance féodale, heureusement qu’elles sont là ! Celle-ci date du 2 septembre 1602. Le texte est long, en voici des extraits de la transcription :

« Jacques Bellamy, dit lou petit Jacques, laboureur habitant  de la paroisse Saint­ Genès de Talance, reconnaît tenir en fief féodalement de Nycolas Dupuy, dit Nicole, et de Léonnard de Hazera le vieux, labou­reur habitant ladite paroisse, syndic et comte bourcier de la confrérie de Saint-Pierre, une pièce de terre et vigne (…) au lieu appelé à Terrefort (7) confrontant : (…) à l’estey, qui conduit au pont de Talance, de l’autre bout, vers le nord, au chemin commun ou ruette qui conduit de ladite chapelle de Talence à la Tour de Roustaing (…) ladicte route appelée la ruette de Labricq. »

Cet acte nous décrit le chemin de son départ à l’actuel cours de la Libération, à l’avenue de la Vieille-Tour où se trouvait encore la Tour des Rostaing.

D’après un plan de la fin du·XVIIIe siècle, notre chemin semble conserver son nom dans Pessac, car il est indiqué « chemin de labric » face à la « Maison a Mr Saige apellé a Cantaut ». Ce chemin se nomme de nos jours l’avenue de Candau (fig. 4).

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Pour la deuxième fois, nous avons rencontré les mentions de la Confrérie de Saint-Pierre qui mérite d’être présentée, d’autant plus qu’elle avait son siège dans la chapelle « Sainct Pey » qui se trouvait sur une butte à l’entrée de notre chemin, côté nord. (8)

  • La confrérie de Saint-Pierre de Talance

La première mention connue de la chapelle St-Pey figure sur un acte du 1er décembre 1358, où son cimetière est cité, puis sous le nom de « la cappera de Talanssa » en  1452. Ensuite, la confrérie apparaît dans un acte du 30 janvier 1464 sous le nom de « Confreyra de Talanssa », mais nous la connaissons surtout par un Aveu et Dénombrement la concernant, rédigé par Jean Pierre Taulan, curé de Talance, le 6 septembre 1694. Ce précieux document de vingt-sept pages est riche en enseignements de toutes sortes. Notre chemin y est cité quatre fois sous le nom de la ruette Labricq, avec des orthographes variables. Par contre, aucun Monsieur Labricq ne figure, on doit se contenter de supposer que ses terres ou vignes, ayant pris son nom, devaient se situer vers le cournau de Ruan, où conduisait le chemin.

Cet Aveu et Dénombrement ayant été collationné le 10 juillet 1780, on peut considérer qu’il avait été mis à jour à cette date.

Cette confrérie réunissait initialement des laboureurs de vignes, le terme laboureur devant être pris à son sens initial de travailleur. C’est sous ce nom de laboureur que sont désignés communément les vignerons à cette époque.

En  1693, plusieurs confréries rejoignent les laboureurs, entraînant une réorganisation.

Il est précisé que la confrérie a été fondée dans l’église et chapelle à l’honneur de saint Pierre. Et c’est donc au pied de cette chapelle que commence  notre chemin.

Il est intéressant de citer l’abbé Royer, en 1910, à propos de cette chapelle : « Une Chapelle vicariale avait été élevée au moyen âge à un endroit nommé les Abideys, sous le vocable de Saint Pierre, à l’angle de la grande route de Bayonne et du chemin Labrie, aujourd’hui chemin des Briques. Le chantre de St-André jouissait des gros revenus de St-Genès et laissait seulement une portion congrue aux prêtres chargés de desservir la Paroisse : il recueillait les grosses dîmes, possédait un pressoir près du presbytère de St-Pierre, sur le bord du chemin Labrie. »

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• Une maison nommée « Labrie »

Faute d’avoir rencontré le personnage, nous connaissons peut-être sa demeure.

Sur un plan de 1770, intitulé Le chemin des Grandes Landes, les maisons principales portent le nom de leur propriétaire. À l’emplacement de l’actuel presbytère figure la mention « Labrie », d’autres noms de ce plan comportant quelques erreurs, il est possible qu’il faille lire « Labric ».

Chemin des briques 10-6La Maison Labrie, la chapelle St-Pey et le chemin Labricq
sur un extrait du plan dit « Le chemin des Grandes Landes » vers 1770.
Archives municipales de Bordeaux.

Notre presbytère, probablement un ancien bourdieu, existait antérieurement à cette époque.

C’est une construction sur un seul niveau, simple et robuste. Elle possède une cave aménagée en cellier. Mais ce qui fait l’originalité de cette construction, c’est sa rénovation qui a dû avoir lieu dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. À cette époque, le nouveau propriétaire la modernisa en « placardant » sur ce vieux bourdieu à vocation agricole une belle façade dans le goût des chartreuses de la région. L’architecture en est soignée, elle présente trois avant-corps, celui du centre étant à pans coupés. Au-dessus des baies de l’avant-corps central sont des panneaux décoratifs sculptés d’une façon naïve mais savoureuse et qui, d’après Paul Roudié, sont significatifs du style de la fin du XVIIIème siècle.

Les quelques renseignements que nous possédons laissent croire que l’auteur de cette rénovation serait un nommé Acoquat. Les trois coqs qui figurent sur la façade pourraient être en relation avec ce patronyme, celui-ci étant une onomatopée du chant de ces gallinacés. De plus, au dessus de la porte d’entrée figurent deux fois les initiales « A T », le A pouvant être pour Acoquat.

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C’est en 1816, après maintes négociations, que la commune de Talence se rend adjudicataire de la maison Acoquat. Celle-ci est décrite comme une maison de campagne avec jardin et dépendances. Le propriétaire en était Jean Élie, fils de feu Louis Élie. Ce dernier était le légataire universel de la défunte veuve Acoquat. La maison étant devenue propriété communale, il est décidé qu’elle servira de presbytère et de chambre municipale.

Mais Talence n’a toujours pas de curé et doit se contenter d’un prêtre desservant « succursaliste » de Saint-Paul de Bordeaux. Il faudra attendre encore deux ans pour que la commune, redevenant une paroisse, retrouve un curé, ce sera Emmanuel Ripollès, originaire du royaume d’Andalousie et résidant à Talence depuis 1813.

De nos jours, la maison est toujours le presbytère, il est devenu propriété du clergé suite à un échange avec la ville en 1938. C’est sans doute le seul de France et de Navarre qui soit désigné « A T » !  (9)

Cet édifice est inscrit sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques par arrêté du 17 avril 1990.

• Les Abideys talençais

Dans le jardin du presbytère étaient de magnifiques micocouliers, il en reste deux. Ces arbres, encore nombreux dans le centre de Talence, sont emblématiques du passé de notre ville. En patois gasco-bordelais, ils sont nommées des Abideys et c’est précisément ce nom qui avait été donné au quartier du vieux Talance, autour de la chapelle Sainct-Pey, là où débute notre chemin.

Ce nom d Abidey est ambigu, car il est à la fois un nom pour désigner le micocoulier et un adjectif avec le sens d’avare, avide. Compte-tenu du goût de nos ancêtres pour les chàfres  (10) il est probable que les arbres n’étaient pas les seuls désignés.

Toujours est-il que leurs emplacements étaient bien connus des enfants, car leurs fruits, les micocoules, presque sphériques, étaient idéales pour servir de munitions à leurs sarbacanes.

Le micocoulier est un arbre originaire des régions méditerranéennes et commun dans le midi de la France. Il peut atteindre 25 mètres de haut et vivre 500 ans. Son nom scientifique est : Celtis australis L.

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Branche de micocoulier et micocoules
Photo de l’auteur. 

• Évolution du chemin

D’après les délibérations du Conseil municipal

Le 28 janvier 1802, il figure sous la simple appellation de « chemin qui conduit de Talence à Pessac ».

Le 19 mars 1813, le Conseil dresse l’inventaire des réparations à faire sur les chemins. Le nôtre, n° 2 de première classe, y figure, mais il a été réuni au chemin de Suzon totalisant ainsi une longueur de 2 400 m. Pour notre partie, il est dit :

« Chemin à partir de celui qui sert de limite de la commune de Pessac et celle de Talence, du point de l’encoignure du bien de M’ Guérin, se prolongeant jusqu’à l’église de Talence. » (11)

Un nouvel inventaire a lieu le 18 juin 1826. Notre chemin a retrouvé son intégralité mais a été rétrogradé en deuxième classe où il porte le n° 5, il est dit : « Ruette des Briques, commence au bourg, grande route de Bayonne, traversant le chemin de Ruat (chemin Vielle-Tour, cournau de Ruan), y conduisant dans la commune de Pessac, au coin du bien de Monsieur Dussaud. Longueur : 1 140 mètres, largeur : 4 à 5 mètres, estimation des travaux : 300 F. »

C’est la première fois qu’apparaît le nom « des Briques ». La transmission seulement orale avait du simplement se souvenir d’un phonétique approximatif. La dernière mention de « Labricq » était dans l’Aveu de 1694, confirmé en 1780, mais nos élus devaient l’ignorer.

Dans un nouveau classement établi le 30 septembre 1855, le chemin, toujours  en deuxième classe, porte le n° 8 sous le nom de chemin des Briques. Quatre ans plus tard, il est précisé : chemin vicinal.

Un tableau des chemins vicinaux, non daté, estimé vers 1866, précise sous le nom de « Briques » : N° : 12. Origine : Route de Bayonne. Lieux qu’il traverse : La propriété de M.  Pommier. Extrémité : Limite de Pessac. Longueur : 1300 m. Largeur : 5 m.

En 1881, un classement du chemin du Chiquet semble l’avoir amputé de ses derniers 337 m, mais sur la « Carte routière de Talence » de 1901, il aboutit à nouveau à la limite de Pessac. Il en sera ainsi jusqu’aux années 1960 où Talence se veut un nouveau visage.

• Les changements de noms

En 1961, un service de l’Université, ayant une adresse postale « chemin des Briques », souhaite un nom plus « élégant ». Le 8 novembre, le Conseil décide donc de remplacer le vieux nom par celui de rue Pierre-Noailles. Le révérend père Pierre Bienvenu Noailles (1793-1861) est le fondateur de l’Association de la Sainte-Famille de Bordeaux. Notre rue longe le domaine de Béoulaygue où se trouvait un couvent puis, à partir de 1956, la Maison générale de la Congrégation de la Sainte-Famille. Le Hameau de  Noailles voisin, s’étant bâti sur une partie du domaine de Béoulaygue, doit également son nom au même personnage.

Le 21 janvier 1962, le Conseil examine une pétition des riverains de la portion restante du chemin des Briques, c’est à dire la partie allant du chemin de la Vieille-Tour à Pessac. Ces Talençais demandent le changement de nom de leur voie. Quatre jours après, le nom de Marc Sangnier leur est attribué. Ce Parisien (1873-1950), fut journaliste et homme politique avec des idées d’un catholicisme social et démocratique qu’il développa dans un mouvement nommé Le Sillon. Il fut le créateur de la Ligue des Auberges de la jeunesse en 1929.

Mais les vieux noms ont la peau dure ! Quand le 26 mai 1962, le conseil municipal décide d’accepter le projet de création d’une zone universitaire, il la délimite par le cours de la Libération, la limite Talence-Pessac et le « chemin des Briques ».

• Quand le chemin devient « château »

Il fut un temps où Talence avait plus de la moitié de sa superficie couverte de vignes. Au XIXème siècle, les propriétés viticoles étaient encore très nombreuses.

Nous savons que dans le Bordelais vinicole il est de tradition de désigner un domaine par le nom de « château », même si sa demeure est modeste. À Talence, plusieurs petits propriétaires prirent l’habitude de désigner leur propriété par le nom de la voie où elle se trouvait. C’est ainsi qu’il y avait : Chemin de l’Église, Au cours Gambetta, Chemin de Leysotte , Chemin Banquey, etc.

Un  des  premiers propriétaire s  à  désigner ainsi son plantier fut une dame, Madame Veuve Moutard. Elle l’appela : « Chemin des Briques ».

Nous en connaissons l’existence à partir de 1893 par le précieux guide de Féret, Bordeaux et ses vins. La propriété produisait annuellement quatre tonneaux de vin rouge, soit 16 barriques bordelaises de 225 litres. Rappelons que Talence se situe dans le terroir des Graves.

En 1908, la production augmenta à 20 barriques et s’y maintint jusqu’en 1929. Nous n’avons pas retrouvé du plus amples détails sur ce domaine.

• Quelques riverains du chemin

Nous avons vu que près de son extrémité au lieu « Talance », s’élevait la chapelle St-Pey. Après être devenue l’église paroissiale, elle fut désaffectée en 1823, puis démolie dans les dernières années du XIXe siècle. Une belle maison la remplaça.

Vers 1885, une modeste famille de Pyrénéens vient habiter sur le site. Le père était menuisier, la mère femme de ménage et ils avaient deux garçons. Le plus jeune se nommait Jean-Marie, dit Albert, avec son frère, ils allaient à l’école des Frères, cours Gambetta.

Chemin des briques 10-9En 1887, la famille s’agrandit avec la naissance d’un troisième garçon, Hector Dominique.

Albert entra au Petit Séminaire en 1894. Il deviendra prêtre, enseignant et sera surtout connu pour son œuvre dans le sud-marocain. Cet enfant, c’est Albert Peyriguère (1883-1959), dont l’ancien Petit Séminaire, chemin des Orphelins à Villenave-d’Ornon et le parvis de l’église N.-D. portent le nom.  (12)

Rencontre inattendue, quand Albert était séminariste, il défendit avec passion, devant ses camarades, les thèses du Sillon de Marc Sangnier, que nous avons cité plus haut.

Albert n’a donc vécu que neuf ans à Talence. La famille habitait une petite maison, dite de paysan, située en bordure de notre chemin et qui n’existe plus. Elle figure sur un plan de 1907. Il est probable que ses parents y demeurèrent jusqu’au décès de son père, Jean Peyriguère, en 1901, seulement âgé de quarante-neuf ans. Quand le plus jeune de ses frères, Dominique, se marie en 1912, il est domicilié rue Henri-Sicard.

Chemin des briques 10-10Un peu plus loin, mais sur le côté sud, est une imposante construction sans attraits et gar­nie de petites ouvertures protégées par de fortes grilles, c’est la façade arrière du beau château Bonnefont. La nouvelle construction ayant utilisé une partie d’un ancien bourdieu, cela explique l’aspect rébarbatif de ce mur sans rapports avec la belle façade avant. Le château a été construit en 1805 pour Jean-Étienne Balguerie, dit Balguerie Junior (1756-1831). Celui-ci, négociant, armateur, avait aussi une âme d’explorateur motivée par le commerce. En 1817, un de ses navires, « le Bordelais »,  a fait le tour du monde. Bien que résidant à Bordeaux, J.-É. Balguerie venait souvent dans sa « maison » de Bonnefont.

Nous avons déjà parlé des religieuses sur le domaine de Béoulaygue, aussi nous continuons pour arriver au carrefour de l’avenue (de la) Vieille-Tour.

Dans l’angle sud-est, habitait Monsieur Léopold Bibonne. Négociant en matériel œnologique, il était propriétaire du château Saint­ Sauveur, une propriété viticole située en face, au Grand Cournau, 2 chemin Bernos. M. Bibonne a été également propriétaire du domaine dit « Château Laville Haut-Brion » de 1912 à 1931. Ce domaine de près de cinq hectares est situé en bordure nord du chemin  des Briques, actuellement rue Marc-Sangnier. C’est une vigne blanche complantée en majorité en cépage sémillon. Son vin est renommé pour son exceptionnelle aptitude au vieillissement. Quand la municipalité s’installa à Peixotto en 1935, M. Bibonne offrit six orangers pour l’ornementation du château.

Ayant traversé le carrefour, nous voici donc dans la rue Marc-Sangnier. C’est dans cette section que se trouvait la propriété familiale des Pradelles. La maison, dite « le château », était bâtie sur deux niveaux, nichée au milieu d’arbres et de fleurs.

Hippolyte Pradelles (1824-1912) était « Un peintre de province à qui Courbet, passant par hasard, a ouvert les yeux un beau jour ... ». Venu s’installer à Bordeaux en 1863, il venait en famille faire des séjours dans cette maison de campagne. C’est en souvenir d’une villa ayant appartenu au compositeur Tierko Richepin, à Cambo-les-Bains, que sa fille Nelly donna le nom de Brimborion au domaine de ses parents. Parfois, Pradelles parcourait, « pipe au bec et crayon à la main », la campagne environnante. Il lui arrivait de passer la journée au Castel Terrefort, chemin Roui, chez son ami, le peintre Daniel Tardieu (13) . Une aquarelle titrée Au château de Brimborion à Talence, est conservée au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Chemin des briques 10-11
La maison Brimborion à la fin du XIXème siècle
Dessin par Hyppolyte Pradelles

 

• Que reste-il aujourd’hui ?

Sur le côté sud de la rue Pierre-Noailles, s’ouvrait une impasse dénommée « des Briques » qui donnait accès aux dépendances du château Bonnefont. Elle existe encore de nos jours, mais un portail la ferme, du fait qu’elle est passée dans le domaine privé.

C’est bien connu, le hasard aime nous faire des clins d’œil ! C’est non loin de là, toujours dans cette même faculté Bordeaux 1, tout près de notre chemin. Il y a quelques années, s’est installé un nouveau laboratoire, il se nomme : « LaBRI » (Laboratoire Bordelais de Recherche en Informatique).

Chemin des briques 10-12L’entrée de l’impasse des Briques
Photo Daniel Lachaud

Monsieur Labri, ou Labrie, ou Labriès, ou Labric,
nous vous saluons, votre nom est peut-être oublié,
mais il n’est pas perdu !

Notes :

  1. Talance : Ainsi s’écrivait le nom de notre paroisse jusqu’à la Révolution.
  2. L’estey, c’est le ruisseau d’Ars, appelé aussi Lo riu (ou ruisseau) de Talance
  3. Le moulin de Lalande était en bordure du chemin de Peydavant et le moulin d’Ars en bordure de la route de Toulouse
  4. Ces coreyas sont probablement des courrèges, unités de surface relatives à une parcelle étroite et longue pouvant réunir plusieurs règes (sillons). Au XVIIIème siècle, on connaît à Talence la rège dont la surface vaut 1/16° de journal.
  5. Voir l’article : Le roc de La Rouqueyre, MPT n° 8, p. 23.
  6. Voir l’article : Quelques noms gascons de Talence, MPT n° 5, p. 9.
  7. Probablement à l’emplacement du domaine de l’actuel château Castel Terrefort, maintenant inclus dans le domaine universitaire.
  8. Voir l’article « Saint Pey de Talanssa », MPT n° 3 p 8
  9. Coïncidence ou pas, un trumeau, dans une maison qui se trouve à l’entrée de notre chemin, porte les mêmes initiales
  10. Surnom, souvent péjoratif . L’utilisation de surnoms était courante autrefois, au point de faire oublier le nom veritable.
  11. Des cinq égIises ou chapelles de Talence, seule la chapelle St-Pey n’avait pas été vendue et démolie à la Révolution, elle avait été conservée pour devenir le Temple de la Raison en 1794, puis restituée au culte catholique en 1802.C’est ainsi, que de simple chapelle, elle est devenue « l’église de Talence ».
  12. Voir l’article « Un grand talençais Albert Peyriguère », MPT n° 8 p 17
  13. L’artiste peintre Daniel Tardieu est né à Talence le 25 août 1 Il était propriétaire du château Castel Terrefort qui sera acquis plus tard par M. Holagray.

 

Sources et bibliographie

Archives municipales de Talence.

Archives municipales de Bordeaux.

Archives départementales de la Gironde.

COCKS (C.) et PÉRET (É.), Bordeaux et ses vins, 1893 à 1929.

Collectif, Bulletins de MPT. Les articles sont indiqués dans les renvois. Collectif, Talence dans l Histoire, Ville de Talence, F.H.S.O., 2003.

FERRUS (M.), Histoire de Talence, Bordeaux, 1926.

GORRÉE (G.) et CHAUVEL (G.), Albert Peyriguère, vie et spiritualité, Marne, 1968, p. 17.

LAFON (M.),Albert Peyriguère, disciple de Charles de Foucauld, Fayard, p. 24.

NAVARRA-LE BIHAN (C.), Un peintre en villégiatures, Hippolyte Pradelles, Le Festin n° 34, p. 31.

PUGINIER (A.), Talence et son vignoble du XIIIème siècle à 1548, T.E.R., Université de Bordeaux 3, 1987.

ROUDIÉ (P.), Les Bordelais aux champs, Les maisons de campagnes de Talence, Bordeaux, 1976, p. 221, 227.

ROYER (Abbé L.), Notre-Dame de Talence dans la chapelle des Monges au XVIIIsiècle, 1910.