Bulletin 10 – La rue du Colonel-Moll

  •  Situation

La rue du Colonel-Moll est située dans le quartier de Cauderès. Elle commence au carrefour des rues Bourgès – René-Goblet et se termine rue Louis-Bordier. Elle a une longueur de 216 mètres. Créée ultérieurement, la place du Colonel-Moll s’ouvre sur la rue Louis-Bordier,face à l’extrémité de la rue du Colonel-Moll.

  • Origine

La rue a été dénommée ainsi par délibération du 1er octobre 1911 du conseil municipal de Talence. Jusqu’à cette date elle portait le nom de « rue de Freycinet prolongée ».

Elle a été créée lors de la réalisation du lotissement « Wustenberg » autorisé par arrêté municipal du 10 mars 1907. Outre notre voie, ce lotissement comprenait la rue Wustenberg, devenue rue René-Goblet en 1908 et la rue Auguste-Comte. Monsieur Wustenberg en a demandé le classement le 20 juillet 1907. L’autorisation définitive a été accordée lors de la délibération du 1er octobre 1911 (nous venons d’en fêter le centenaire), au cours de laquelle a été donné le nom du colonel Moll, mort en héros le 9 novembre 1910 dans un combat au Tchad et en raison probablement du patriotisme de l’époque, en cette veille de la première guerre mondiale.

Une rue de Paris porte également son nom.

  • Qui était le colonel Henry Moll ?

D’origine alsacienne, il naît le 16 mars 1871 à Saulx-de-Vesoul (Haute-Saône), devenu depuis Saulx, dans une famille dont la maison est encore occupée par les Prussiens, vainqueurs de la guerre de 1970. Il fait ses études au collège de Vitry-le-François (Marne) et prépare par la suite le concours d’entrée à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr qu’il intègre en 1889. C’est un brillant élève et son rang de sortie lui permet de choisir l’infanterie de Marine « cette Arme de tous les sacrifiés » dont beaucoup d’unités sont engagées en Afrique et en Asie. À l’issue de ses années de formation, il est affecté au 2ème Régiment d’infanterie coloniale de Brest.

  • Sa carrière militaire

Il est très rapidement envoyé en Indochine où il rejoint le 2ème Régiment de tirailleurs tonkinois. Il y fait preuve d’un courage et d’un sang froid qui le signalent à ses chefs. Il se fait notamment remarquer pour avoir mis hors d’état de nuire un chef rebelle qui avait essayé de le tuer. Après un séjour de trois ans, le lieutenant Moll rentre en France et, nommé à Toulon, il prépare le concours d’admission à l’École Supérieure de Guerre. Pour montrer sa détermination, il est intéressant de signaler que pendant les épreuves écrites, extrêmement fatigué par un surmenage excessif, il s’évanouit et est hospitalisé. Mais reçu à l’oral, il refuse de se reposer et se rend à Paris sous la garde d’un infirmier. Il obtient ainsi son brevet d’État-Major en 1898. À la fin de son stage il est noté par ses supérieurs comme ayant une culture littéraire, philosophique et scientifique exceptionnelle, accrue par la pratique des langues allemandes et anglaises qui lui servira dans ses missions futures.

moll 10-1Il demande alors à servir en Afrique et est affecté sur le Niger dans la région de Zinder. Il y est nommé capitaine en 1899. Il est particulièrement pénétré des idées du général Lyautey que l’on retrouve dans une de ses lettres publiée par le journal « Le Correspondant » de l’époque qui résume tout à fait son état d’esprit : « C’est l’action au milieu de vastes horizons. C’est la vie au grand air, au soleil, c’est la multiplicité des  occupations ; un jour l’occupation militaire, la veille l’action par la douceur et la persuasion, le lendemain l’organisation administrative. C’est prendre en main un pays qui ne produit rien, qui a été ravagé par  les Touaregs, dont tous les habitants ont été emmenés en captivité ou se sont dispersés, c’est ramener dans cette terre dévastée la population  qui l’a quittée, c’est amener, par la force ou la patience et l’exhortation au bien, les Touaregs qui l’ont pillée à demander leur pardon, à restituer leurs captifs et le produit de leurs rapines. C’est y jeter des troupeaux, c’est y défricher des vastes espaces qui seront bientôt couverts de champs de mil ou de coton. C’est faire entrer chez les noirs primitifs les principes de civilisation. C’est parler de justice, de bien, de progrès et de commerce. »

Quel programme !

C’est cette œuvre de colonisateur qui va le pousser à accepter des missions moins militaires et plus fondatrices. Avant de quitter le Soudan en 1901, il fait la jonction avec la mission Joalland -Meynier qui revient de la région du lac Tchad où elle a défait le sultan sanguinaire Rabah, après l’échec de la colonne Voulet/Chanoine de triste mémoire.

  • Son rôle diplomatique

Première mission : NIGER / NIGERIA

En 1890, une convention franco-anglaise a laissé aux Anglais les territoires du Sokoto et du Bomou (voir carte) pour  créer la riche colonie du Nigeria. Il s’agit maintenant de délimiter exactement la frontière entre le Soudan français et le Nigeria anglais. Le gouvernement confie cette mission géographique en 1903 au capitaine Moll qui a comme interlocuteur le colonel Elliott. Le capitaine Moll s’emploie alors à reprendre par le jeu des compensations en usage dans ces sortes de missions, quelques petits territoires qui assureront à la France une route meilleure, jalonnée de points d’eau et de quelques pâturages. Il en rapporte une carte remarquable qui lui vaut les félicitations des sociétés de géographies. Le 24 décembre 1904 il est promu chef de bataillon ; il est le plus jeune officier supérieur de l’armée française.

Deuxième mission : CAMEROUN / CONGO

Auréolé  de  cette  première  réussite,  on  lui demande de participer  à la mission devant délimiter les frontières du Cameroun allemand et du Congo français. Entouré de brillants collaborateurs il a devant  lui des interlocuteurs courtois mais redoutables : le capitaine Seefried et le lieutenant Von Reitzenstein. La frontière tracée par l’accord franco-allemand  de 1894 est en grande partie  inapplicable  sur le terrain  car les lignes droites qui y figuraient, découpaient en morceaux les régions et les tribus. Moll parcourt 20 000 km pour matérialiser une  frontière de 2  000 km. Rentré en 1907, il sera félicité par les autorités françaises et décoré par l’empereur d’Allemagne.

Cette œuvre difficile sera menée à bien grâce à l’énergie et au tact du commandant Moll. Elle aboutira à l’accord très favorable qu’il va négocier avec les diplomates français à Berlin et qui sera signé le 18 août 1908. Les modifications apportées par cette convention entraîneront un travail de bornage, confié à des collaborateurs de Moll, qui permettra d’étudier le tracé de la ligne télégraphique vers Brazzaville passant sur le bord de la cuvette du moyen Congo.

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  • Son rôle d’administrateur

De retour en France, on lui attribue le commandement d’un bataillon du 21ème Régiment d’infanterie coloniale à Paris. C’est là qu’il est nommé lieutenant-colonel le 15 décembre 1908 à l’âge de 37 ans, promis à une carrière qui s’annonce brillante et fulgurante.

Tirant des conclusions intéressantes de sa dernière mission, il envisage d’en écrire un livre d’intérêt économique sur la culture du coton, sur les ravages de la mouche tsé-tsé, sur les cultures vivrières et sur les ressources en main-d’œuvre.

Il  le  préparait  quand  le  gouvernement  fait à nouveau appel à lui pour aller prendre le commandement du Territoire Militaire du Tchad. En effet ce n’est pas encore une région pacifiée qui peut être confiée à un administrateur civil comme le sont des colonies comme le Sénégal ou le Congo.

Pour la première fois de sa vie il hésite à répondre favorablement, car il est sur le point de se marier ; mais le sens du devoir et l’appel de l’Afrique sont les plus forts.  Il quitte donc Bordeaux en juin  1909 et  débarque  à Matadi le 19 juillet  pour remonter vers Fort-Lamy  où il arrive le 6 octobre. À partir de ce moment il écrit presque journellement à sa fiancée et c’est la publication de ces lettres qui donnera les détails de sa vie sur place, de ses projets pour les territoires et de ses ambitions pour la population. Il faut  s’imaginer qu’une question posée de sa part ne reçoit de réponse que huit mois plus tard et il n’aura de cesse d’en raccourcir les délais en améliorant les liaisons entre l’océan Atlantique et le lac Tchad. C’est ainsi qu’il écrit le 9 juin 1910 : « Je pense sans cesse à vous, à notre couple, au divin bonheur que j’espère. Ma volonté est à de rudes épreuves. Je fais tout ce qu’il faut pour que mon travail n’en souffre pas . J’ y réussis, mais c’est au prix des plus courageux efforts. Et cependant mon travail est passionnant. Cette œuvre d’organisation est extrêmement prenante : il s’agit de faire œuvre d’humanité et d’administration ; doter ce pays de rouages qui lui sont nécessaires ; en préparer l’évolution, y améliorer les conditions d’existence, le pourvoir de l’outillage économique qui lui manque, prévoir les travaux à faire, s’occuper de l’instruction, de l’agriculture, de l’élevage, deviner ses besoins, prévoir l’avenir, faciliter ses transformations ultérieures, etc. Et tout cela est un début. C’est de la création. Mais impossible de constater soi-même les résultats de son travail, de la mise en œuvre de ses idées. La semence est longue à germer et la plante se développe lentement. Chacun voudrait voir son enfant grandir. Il faut se contenter de le procréer. »

Pour cela il dresse des études économiques approfondies et écrit des rapports  techniques sur l’élevage au Tchad, sur l’exploitation de l’autruche, sur le sel, sur la culture du blé ou sur les corps gras. Il veut acclimater le coton, développer les services vétérinaires, comme il avait fait à Tombouctou, améliorer l’apiculture, assurer les transports, protéger le courrier et créer une foire annuelle de dix jours à Fort-Lamy. Il soumet même aux groupements cotonniers de France un projet d’expérience d’une exploitation cotonnière qu’il s’offre à diriger : « J’aurais besoin, écrit-il, d’ouvriers  ou  contremaîtres. Pourrait-on  trouver 50 000 francs auprès des bienfaiteurs de l’humanité, 50 000 francs à fonds perdus mais qui auraient beaucoup de chances de donner de splendides résultats ? »

Il organise l’administration du territoire et établit un budget rigoureux et équilibré. Il est souvent sur le terrain et quand il se déplace à cheval, il en profite pour lire les publications que Paris lui envoie. C’est un travailleur infatigable.

  • Son dernier combat

Or pendant ce temps les conflits continuent au Nord et à l’Est. En particulier dans le Ouadaï (qui, grâce à l’abandon de Fachoda, a été accordé à la France en 1899 alors qu’il était jusqu’alors sous tutelle du Khédive d’Égypte) les échauffourées sont nombreuses et amènent Moll  à  envoyer des troupes sur place. C’est  dans  ce  contexte que le capitaine Fiegenschuh et les lieutenants Delacommune et Vasseur ainsi que deux sous-officiers et 101 tirailleurs sont attirés dans un guet-apens et massacrés le 4 janvier 1910 par les hordes du sultan Doudmourrah.

À cette époque, la vogue est à la colonisation des peuples d’Afrique; or les dernières populations réfractaires à notre influence sont surtout installées dans le Borkou et l’Ouadaï. Des déploiements d’unités envoyées par Moll ont assuré la frontière du Kanem au Nord, mais à l’Est, comme l’ont montré les événements de janvier 1910, le sultan Doudmourrah, chassé d’Abéché, reprend courage et, appuyé par le sultan du Darfour et les Massalits, tente de repousser le détachement français loin du Ouadaï. Devant les tergiversations de Paris pour lui donner les moyens qu’il sollicite, il écrit : « Cette politique d’expectative est inadmissible. L’offensive seule convient pour parer les coups. Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d ‘alerte, toujours exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné de bons résultats. Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons à chaque instant enlever des gens qui sont emmenés en captivité. De petits rezzous insaisissables nous prennent, ici ou là, hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un remède : agir là-bas. C’est moins cher et c’est plus conforme à nos désirs d ‘humanité ! »

 Le lieutenant-colonel Moll décide alors de punir les rebelles. Il réunit les troupes de son territoire composées de deux bataillons de quatre compagnies chacun et reçoit enfin le 8 septembre 1910, du gouverneur général, l’autorisation de châtier les Massalits. Il se met en route pour Abéché où il arrive le 3 octobre avec l’ardeur et l’enthousiasme qui le caractérisent.

Le 31 octobre une colonne de 600 hommes (cavaliers, artilleurs, fantassins) se dirige vers le Dar-Massalit. Le 8 novembre au matin, les troupes passent sur les lieux où ont été tués le capitaine Fiegenschuh et ses honunes ; le lieutenant-colonel Moll en profite pour retracer les grandes lignes du drame et rappeler à tous leur devoir. Le soir la colonne campe à Doroté, au sud-est d’Abéché.

Le lendemain vers 10 h, à la surprise générale, l’armée des Massalits, forte de 3 à 4 000 guerriers, attaque le bivouac. Le colonel est au centre du carré entouré de ses gardes, de son officier adjoint, le lieutenant Brulé, et de ses sous-officiers, l’adjudant Noël et le sergent Bergère. En peu de temps l’affrontement devient général. Au milieu de la horde ennemie toute sortie est impossible et le colonel se trouve bientôt au plus fort de la mêlée. La lutte est acharnée et ce n’est que grâce au courage de tous que le succès est finalement assuré. A 11 h 30 les français sont maîtres du champ de bataille, l’ennemi est en fuite et laissent sur le terrain 600 des siens dont le sultan.

Malheureusement ce succès est chèrement payé : le lieutenant-colonel Moll est étendu mort, atteint d’un coup de sabre à la nuque et de plusieurs coups de lance. À côté de lui son lieutenant et ses deux sous-officiers ont subi le même sort. Un peu plus loin, cinq autres sous-officiers et 30 tirailleurs sont tombés. Le capitaine Chauvelot prend alors le commandement des rescapés et poursuit les Massalits qui seront définitivement défaits au début de l’année 1911, en particulier par le colonel Largeau en chasse contre les pillards et les esclavagistes du désert.

Le lieutenant-colonel Moll est enterré à Abéché où il repose toujours à côté du capitaine Fiegenschuh. Il sera promu colonel à titre posthume.

  • Épilogue

Sa fiancée ne le reverra plus mais publiera ses lettres pour rendre hommage à un homme exceptionnel qui fut considéré comme un héros tombé pour servir à la fois les intérêts coloniaux de la France et un idéal fait des plus nobles sentiments de patriotisme. L’armée française a aussi perdu un officier de grande valeur promis à un brillant avenir.

C’est sans doute les raisons pour lesquelles les édiles talençais de l’époque ont choisi de donner son nom à une rue de la commune. Ceci est corroboré par le jugement que porte Maurice Ferrus, dans son Histoire de Talence, sur le colonel Moll : « Cet officier supérieur, doublé d’un administrateur de premier ordre avait pour devise : Je commande, donc je suis responsable. »

Il faut replacer cette décision dans le contexte : le territoire français a été amputé 40 ans plus tôt de l’Alsace et de la Lorraine et en attendant  la « revanche » il faut redorer le blason de la France. Et pourquoi pas en Afrique.

En janvier 1911 paraissait dans le bulletin paroissial de Saulx-de-Vesoul l’information suivante :

« Le mardi 24 janvier, dans l’église Notre­ Dame de Dijon, fut célébré pour notre illustre compatriote Henry Moll, un service funèbre très solennel. Au premier rang, le père et la mère du héros, entourés de toutes les autorités civiles, judiciaires et militaires de la ville. »

Daniel LACHAUD

 

Sources et bibliographie

Archives municipales de Talence.

FERRUS (Maurice), Histoire de Talence, p. 200.

Histoire de France contemporaine de 1871 à 1913, Librairie Larousse 1916;p. 372 et 373.

Lettres du lieutenant-colonel Moll, préface de Maurice Barrès, Emile-Paul Editeurs, 1912.