Bulletin 09 – Le château de Salles, 40 46 rue Lamartine à Talence

Qui se souvient encore du nom de ce château ? En fait, ce nom est très ancien, beaucoup plus que le château actuel qui ne date que du XIX » siècle.

• Étymologie

Le nom occitan Salles vient du germanique seli, saal = cbambre, château, que l’on retrouve en gascon ancien avec sala= maison seigneuriale.

Une origine du gaulois sala = sel, semble peu probable pour notre site.

Les lieux-dits de ce nom sont nombreux et doivent généralement leur origine  à une construction, généralement fortifiée. En français ancien, une salle est le siège d’une petite seigneurie, une maison forte ou parfois un simple logis servant de relais au seigneur dans ses déplacements.

• Du « Plantier » au « Bien de Salles »

D’où vient ce nom de « Salles » ?

La première mention connue remonte à 1440.

« Lau plantier de Sales » est mentionné sur des actes en 1440, 1471 et 1474. Dans nos régions, un plantier ou plantey est un endroit planté de vigne. Le 27 mai  1500, il est fait mention de « Lo plantey de Salles » dont le tenancier est Johan deu Noguey. Dans une étude sur le vignoble talençais au  Moyen  Âge,  Alain  Puginier  a  relevé  aux Archives départementales une dizaine d’actes se référant au lieu de Salles. Plusieurs fiefs relevaient de la seigneurie de Johan Rostaing, seigneur du Branar.

Il semble que ce plantier couvrait un espace situé entre le plantier de Pisselèbre et le Petit Bois au nord (rue Waldeck-Rousseau et cimetière), le chemin des Loups (rue de Cauderès) à l’est, le chemin de Suzon au sud et, à l’ouest, la route de Bayonne jusqu’à la Croix des Intrans et le chemin de Peydavant (rue Lamartine). Ce dernier, un des plus anciens de Talence, conduisait de Bordeaux aux Fontaines de Monjous en passant par Thouars.

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Au Moyen Âge, l’actuelle rue Lamartine est désignée sous le nom de « chemin commun qui va au bourdieu de la Porte ». Ce bourdieu était situé à l ’emplacement de la résidence du Grand-Chêne.

Au XVIIème siècle, il est indiqué que le « Plantier de Salles » est situé à l ‘est du « chemin qui va du moulin de Lalande à Bordeaux », lequel moulin était situé sur le ruisseau d’Ars en bordure du chemin de Peydavant.

En 1663, une partie du plantier est fief de la confrérie de Saint-Pierre de Talance. Monsieur Duboscq est propriétaire de deux courrèges de vignes situées sur le plantier de Salles. Étant décédé, c’est sa veuve, Madame Laurence Gaussens, qui lui succède.

Le siècle suivant, c’est le sieur Dumas, bourgeois  bordelais, qui est propriétaire sur ce lieu. « Le plantier de Sales » figure sur le dénombrement des plantiers affermés par le Chapitre de Saint-André de Bordeaux dont le trueil (pressoir) est à Saint-Genès.

Au XIXe siècle, une partie du site devient le « Bien de Salles ». Sous ce nom, son plus ancien propriétaire connu est M. Bourgès de 1826 à 1853. À cette époque, le domaine de ce nom était placé approximativement entre les actuelles rues Waldeck-Rousseau et Guillaume-Boué (cette dernière ne sera ouverte qu’en 1909). Ce Monsieur Bourgès était médecin et demeurait au numéro 2 de la place de la Comédie à Bordeaux. Ce bien comprenait une maison, des près et des bois sur une superficie de 1 ha 80 dont près de la moitié en vignes. Ce même propriétaire possédait également d’autres terrains placés entre le chemin de Banquey (rue Lamartine) et le chemin Bourgès, l’ensemble totalisant 4 ha 78 dont 2 ha 46 en vignes d’après le cadastre de 1846.

Ce même cadastre  nous  apprend  qu’un autre M. Bourgès, négociant, demeurant au Pont Saint-Jean (secteur du cours d’Alsace-et­ Lorraine, quartier de La Rousselle) à Bordeaux, possédait un domaine nommé à « Bourgès », situé approximativement à l’emplacement du nouveau cimetière, chemin Bourgès, d’une superficie de plus de 6 ha, dont plus de 2 ha en vignes. Il est probablement le fils d’un Monsieur Bourgès, marchand, demeurant rue Ausone à Bordeaux (même quartier que le précédent), qui fut propriétaire sous l’Empire (cadastre de 1811) d’un domaine situé dans le quartier du Queyron, d’une superficie totale de 6 ha 96. C’est probablement ce M. Bourgès, Pierre de son prénom, qui créa une des premières sécheries de morue de Talence vers 1818, sur le domaine du Plantier, quartier du Haut-Queyron. Elle fut réorganisée par son fils Jean en 1838 avant d’être reprise successivement par MM. Achard puis Delort.

En 1823, un M. Bourgès figurait dans le Conseil municipal où se joignaient , suivant le règlement de l’époque, les propriétaires les plus imposés.

Nous remarquons que ces Messieurs Bourgès, dont le nom signifie « bourgeois » en gascon, habitaient à Bordeaux comme c’était le cas de nombreux riches propriétaires talençais.

Le vieux nom du Queyron, qui figure sur la carte de Belleyme, désignait un grand quartier allant de la route de Bayonne (cours Gambetta) à la ruette des Loups (de Cauderès). Sa zone Est évolua sous le nom de Haut-Queyron tandis qu’une partie de la zone Ouest devint le quartier de Banquey vers 1810. Le toponyme queyron se rencontre souvent dans nos régions où il désigne un sol graveleux favorable à la viticulture. Quant à Banquey, nous en ignorons l’origine exacte, il est probable que ce quartier doit son nom à une famille connue à Talence dès le XVIIIème siècle.

  • Homonymie

Afin d’éviter toutes confusions, précisons qu’un autre « Bien de Salles » a existé à Talence à cette même époque. Il devait son nom à son propriétaire, Monsieur Charles Salles, et était situé dans le quartier de la Médoquine. Charles Salles, négociant, fut conseiller municipal à Talence de 1815 à son décès, le 8 avril 1826.

  • Du « Bien de Salles » au « Château »

Nous ne savons pas qui est le constructeur du château actuel. Il n’apparaîtra sous le nom de château de Salles que plus tard. Il ne figure pas sur le plan cadastral de 1846.

En 1853, M. Bourgès vend la partie sud de ses biens à M. Jean René Boué, tandis que les Frères des Écoles Chrétiennes achètent la partie nord, dite Bien de Salles.

En zone sud, mais hors du domaine Bourgès, Jean Honoré Olibet, dit «jeune », achète à Jacques Darnajou, le 2 septembre 1880, le domaine appelé le Plantier de Salles, 42 chemin de Banquey. Ce domaine comprend maison de maître, maison de paysan, chais, cuvier, agréments, ombrages, jardin et vignes. Le domaine couvre à cette date une surface de 28 000 m2 et a été payé comptant 50 000 francs.

Cette « maison de maître » était-elle le « château » actuel ? Ou a-t-elle était remplacée par son nouveau propriétaire par une nouvelle construction ? Cela reste à découvrir.

En ce XIXème siècle, on distingue donc un Bien de Salles au nord et un Plantier de Salles au sud. Entre-temps, notre vieux « chemin commun » a pris  le nom  de chemin  de Banquey  dans sa portion allant de la route de Bayonne au chemin de Suzon, il est classé le 30 septembre 1855. C’est à cette même époque que le chemin Bourgès est dénommé, mais il ne sera classé que le 20 mai 1877.

M. Jean Honoré Olibet, décède le 3 novembre 1891 à son domicile, château de Salles, 42 chemin de Banquey. Son fils Antoine Eugène lui succède et continue à habiter le château. Il y décède le 7 mai 1915, sa veuve, née Marie Fau, y demeurera jusqu’à la guerre de 1939. Jean Honoré Olibet et son fils furent les créateurs, en 1872, de la célèbre biscuiterie Olibet de Talence.

Le 3 juillet 1944, le conseil municipal de Talence prononce l’expropriation, pour cause d’utilité publique, du domaine appartenant toujours aux consorts Olibet, ils sont représentés par M. le docteur Baron, 40-46 rue Lamartine. Cette expropriation est faite en vue de l ‘installation du Service d’Histoire Naturelle de l’Université de Bordeaux. C’est délibération a lieu lors du dernier conseil de la municipalité Mingelle qui siégea pendant l’occupation.

Puis, toujours sous l’égide de l’Université de Bordeaux, le site deviendra une « Station Agro-Œnologique » avant d’être un « Institut de formation à l’enseignement » jusqu’à nos jours.

  • Le château

Il est difficile de situer l’ancien « château de Salle », cité en 1823 dans l’article concernant un aqueduc, ci-dessous au paragraphe « Archéologie ». Nous ne sommes pas certains qu’il ait existé.

Le château actuel, postérieur à 1846, est situé au numéro 42 de la rue Lamartine.

Il est entouré d’un grand parc avec de beaux arbres aux essences variées.

C’est une imposante construction de base carrée comprenant trois niveaux. Construite en pierre calcaire, elle est couverte d’ardoises. Le second étage est mansardé.

L’ensemble est d’un style très sobre, seule la façade est agrémentée par une sculpture sur le linteau central du premier étage où figure un blason orné d’une fleur.

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Façade principale du château, rue Lamartine (photo de l’auteur)

À sa droite se trouve un élégant petit pavillon dont la partie centrale comporte un étage. Près de l’angle avec la rue Jules-Vallès se trouve l’ancien logement du concierge désaffecté depuis plusieurs années. Avant 1930, se trouvaient à l’emplacement de l’entrée de la rue Jules-Vallès une serre et deux chais à vin dont un avec cuvier. Le dernier vigneron connu était M. Bernard Bernard, dit Firmin. Lors du lotissement de 1930, ces dépendances furent démolies et M. Bernard s’établit tonnelier rue Guillaume-Boué. Il paraît que le cuvier existe toujours sous une des nouvelles maisons.

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Enseigne à l’angle de la rue Jules Vallès (photo de l’auteur)

 

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Plaque de maison de M. Bernard (photo de l’auteur)

  • Démembrements et lotissements

Suite à la Révolution, les cimetières de Saint­ Genès  de Saint-Pierre et de Bardenac situés près des églises du même nom ayant été désaffectés et vendus, Talence ne sait plus où enterrer ses morts. Son curé, l’abbé Ripollès, fait don à la commune en 1817 d’un terrain de 1 290 m2, au lieu appelé Salles. « Ce terrain ne pourra servir que de cimetière » stipule la délibération du Conseil municipal du 17 juillet. Le curéjoint à ce don une somme de 500 francs afin de clore ce terrain d’un mur. Cette parcelle, située au nord  du domaine, est le premier démembrement connu. Par la suite, le cimetière sera agrandi.

Suivent ensuite les ventes de 1853 mentionnées ci-dessus.

En 1909, ouverture des rues Bahus et Guillaume-Boué sur les terrains de Madame veuve Bahus, fille de M. Boué.

Le 30 novembre 1930, la municipalité donne l’autorisation de lotissement du domaine dit de Banquey par M. Jules Pinçon d’une partie de la propriété Olibet, chemin (de) Banquey et chemin Bourgès. La superficie des terrains à lotir est de 29 636 m2, autorisation  confirmée par l’arrêté préfectoral du 9 janvier 1931.

Les rues Jules-Vallès et Blanqui sont ouvertes à cette occasion. La maison située au n°2 de la rue Jules-Vallès est datée de 1931.

Lors de l’élargissement de la rue Lamartine, la clôture a été reculée de cinq mètres.

  • Viticulture

 Les mentions « plantier » ou « plantey » sur les actes  des XVème et XVIème siècles témoignent de l’ancienneté de la culture de la vigne sur ce domaine.

Comme nous l’avons vu, cette activité est attestée durant les siècles qui suivent.

En 1841, « Le Plantier de Salles » produit 10 à 12 tonneaux de 912 litres classés 3ème cru et vendu au prix moyen de 250 à 300 F le tonneau.

Cette culture se poursuit jusqu’au  début du XXème siècle du temps de la famille Olibet.

D’après Bordeaux et ses vins de Cocks et Féret : Le domaine est désigné sous le nom de « Chemin de Banquey », propriétaire Olibet fils puis Veuve Olibet, sa production viticole est de 8 tonneaux de vin rouge sur les éditions de 1908 à 1929.

  • Archéologie

Comme le rapporte Maurice Ferrus dans son Histoire de Talence, deux découvertes archéologiques furent faites sur le site.

En 1823, dans un article intitulé « Talence » et publié dans le Musée d Aquitaine, il est indiqué :

« Nous avons reconnu dans le sud de Talence, du côté du château de Salle, quelques pieds d’un aqueduc rampant, que nous nous proposons de suivre pour reconnaître sa direction. » Bien que l’auteur semble faire une erreur en situant le château de Salles  au sud de Talence, cette note a le mérite de nous renseigner sur le fait, mais la localisation exacte fait défaut. Cette portion d’aqueduc ne doit avoir aucun rapport avec celui qui alimentait le Burdigala gallo­ romain. Il pourrait être simplement un vestige d’infrastructure ancienne, gallo-romaine ou médiévale, de l’établissement primitif qui aurait donné son nom au lieu. L’étymologie du nom conforte cette hypothèse.

Toutefois, il faut remarquer que sur la carte de Belleyme figure une maison (ou château) nommée La Salle, située entre Madère et Le Béquet sur le territoire de Villenave-d’Ornon, à proximité de Talence. À cet endroit, par contre, on se trouve sur l’hypothétique tracé de l’aqueduc  gallo­ romain, mais ce site n’a rien à voir avec celui que nous étudions.

En 1857, sur le terrain des Frères des Écoles Chrétiennes, au 124 du cours Gambetta, un lot de pièces romaines en bronze fut découvert. La plus ancienne était l’effigie de Postumus (261-267) et la plus récente celle de Constantin II (337-340). Nous savons que cette congrégation avait acheté le terrain à M. Bourgès en 1853 et c’est cette zone qui porte le nom de Bien de Salles sur le plan cadastral de 1846.

Ces indices témoignent de l’ancienneté d’occupation de ce lieu et il serait souhaitable que des fouilles préliminaires soient faites en cas de travaux dans le sol.

Classement

Le site n’est pas classé.

Il figure sur l’« Inventaire des propriétés remarquables sur le territoire de Talence », édité par la Ville de Talence avec la mention  :

« Château de Salles (IUFM), rue Lamartine, Réf. Cad. AM0246. »

 

Sources et bibliographie succincte

Archives départementales de la Gironde.

Archives municipales de Bordeaux.

Archives municipales de Talence.

Cassagne, Bernard, Communications personnelles.

Ferrus, Maurice, Histoire de Talence, 1926.

Puginier, Alain, Talence et son vignoble du XIIIe siècle à 1548, Université de Bordeaux III, 1987.

 

Je remercie Messieurs Bernard  Cassagne et Alain Puginier pour leur précieuse collaboration.
Alain Champ