Bulletin 09 – L’Atlantique

Conférence donnée lors des fêtes de Talence par Joseph PÉREZ, historien

1-   L’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre

Le problème était posé depuis le Xème siècle au moins. Les Scandinaves avaient tenté l’aventure, puis s’étaient repliés ; c’est l’Europe du Sud qui réalisera ce que le Nord n’a pas su ou n’a pas pu faire.

Le succès exige qu’une série de conditions préalables soient réunies  :

  • des conditions scientifiques et techniques, d’abord, qui ne sont guère au point avant la fin du XIIIème siècle : boussole, cartes marines, matériel naval.

La technique seule ne suffit pas : les moyens intellectuels de la découverte maritime existaient en puissance depuis le XIIIème siècle, mais il a fallu de longs siècles d’adaptation, de tâtonnements et de diffusion pour que ce potentiel passât à la portée pratique de ceux qui en avaient besoin, en gros, pas avant le dernier tiers du XVème siècle.

  • des conditions économiques, ensuite : le souci d’aller chercher sur place le blé du Maroc, l’or et les esclaves du Soudan ; le désir obsédant pour les occidentaux  de  tourner le monopole des Vénitiens et des Musulmans en accédant directement aux marchés  d’orient.
  • des conditions historiques, enfin : la croissance démographique du XVème siècle, après les catastrophes du XIVème, et l’avance de la Reconquête qui font du Portugal et de la Castille les « marches conquérantes » de l’Europe et fondent le privilège de la péninsule Ibérique pour la découverte de l’Atlantique.

Marins basques et portugais avaient depuis longtemps l’expérience de la navigation dans l’Atlantique qui exigeait des techniques et des bâtiments différents de ceux qu’on avait l’habitude d’utiliser en Méditerranée où la galère était le bateau idéal. Pour l ‘Atlantique, ces marins ont mis au point un bateau rond, assez lent et lourd, où la ligne de flottaison est située très haut, ce qui déplace le centre de gravité vers le bas et assure une grande stabilité. C’est sur ce modèle qu’est conçue la caravelle, l’instrument des découvertes, bâtiment long d’une vingtaine de mètres, équipé de voiles triangulaires et qui possède une charge utile relativement importante : soixante tonneaux.

La situation géographique de la péninsule Ibérique, autour du 40ème parallèle, en faisait la côte privilégiée du grand voyage ; on était là sur la voie des alizés, au point de départ et au point d’arrivée des navigations en haute mer. Cette situation reste stationnaire jusqu’au début du XVIIIème siècle, quand les améliorations de la voilure et une plus grande certitude dans le calcul du point rendent possible la relève des Espagnes atlantiques par l’Europe du Nord.

Ainsi s’expliquent le privilège de la péninsule Ibérique et l’avance portugaise, car, dans la course à l’océan, le Portugal s’est trouvé prêt le premier. Entre le milieu du XIVème et le milieu du XVème siècle, Castillans et Portugais repèrent, découvrent et colonisent les archipels atlantiques. Les Portugais s’installent définitivement à Madère vers 1425, puis aux Açores à peu près à la même époque. Les Canaries reviennent à la Castille. En 1477, les Rois Catholiques prennent  l’affaire en main et, en quelques années, l’archipel tout entier devient possession castillane. Au traité d’Alcaçovas (1479), le Portugal renonce à toute prétention sur les Canaries pour se consacrer à une entreprise  de grande portée : gagner l’océan Indien et l’Asie en contournant l’Afrique. Les Canaries, situées à six jours de navigation depuis Cadix, seront l’escale obligée à l’aller sur la route d’Amérique ; au retour, ce rôle sera tenu par les Açores, à dix-huit cents kilomètres à l’ouest  de Lisbonne.

2  – Condition n’est pas cause

Privilège ibérique et avance portugaise permettent de comprendre pourquoi la Providence, selon  le mot  de  Christophe  Colomb, réservait l ‘Amérique à la Castille.

Seul le Portugal, à cause de son expérience et de son avance technique, paraissait capable de comprendre et de réaliser le projet du Génois : trouver la route directe vers les Indes par l’ouest, à travers l’océan Atlantique, sans contourner l’Afrique ; mais son avance même devait inciter le Portugal à la prudence, puis au refus. Colomb, avec son projet, arrivait trop tard, à un moment où le Portugal était engagé dans une autre direction ; suivre le Génois, c’était procéder à une révision de la politique suivie jusqu’alors, renoncer au but que l’on sentait tout proche pour se lancer dans de nouvelles expériences, dans l’aventure. C’est peu après, en effet, en 1487-1488, que ses navigateurs doublent le cap de Bonne-Espérance et c’est en 1497 que Vasco de Gama atteint enfin l’objectif fixé depuis longtemps : l’Inde en faisant  le tour de  l’Afrique.

Colomb est un autodidacte ; il s’est formé tout seul, en lisant ce qui lui tombait sous la main, sans plan, sans méthode. Méprise-t-il la science livresque des universitaires ? C’est possible. Il compense son infériorité par une connaissance pratique de la navigation et par ce qu’il a appris en écoutant les marins. Les livres lui servent seulement à nourrir son dossier, mais l’essentiel, à ses yeux, c’est l’expérience et c’est la foi en sa mission : il trouve confirmation dans la Bible de la justesse de ses intuitions.

Colomb est effectivement un illuminé et un amateur. Lego non docto en letras, !ego marinera, c’est-à-dire un idiota.  Et encore, dans le Libro de las profecias : Para la empresa de lndias, no me aprovecho razon, ni matematicas, ni mapamundos. Llanamente se cumplio de lo de Isaias.

Sur quoi repose en effet son projet  ?  Sur une série d’erreurs grossières qui sautent immédiatement aux yeux des savants. Au fond, l’idée d’une liaison directe avec les Indes par l’ouest n ‘est pas originale.

Selon le géographe ancien Marin de Tyr, l’ensemble Europe-Asie occupe 225° (au  lieu des 180 que lui attribue Ptolémée) et, selon Marco Polo, autre lecture favorite de Christophe Colomb, le Japon est situé à 30° à l’est de la Chine. 225° + 30° = 255° ; donc la distance qui sépare la pointe la plus occidentale de l’Europe (le cap Saint-Vincent) du Japon ne serait que de 105° (360-255). Il y en a en réalité 180…

Cette erreur n’est pas la seule que commet Colomb. Il se trompe encore sur l’évaluation du degré terrestre. Ptolémée l’estimait à 50 milles nautiques  (60  en  réalité). Un astronome arabe du IXème siècle, Alfagran, l’évaluait quant à lui, à 66 milles ; Colomb, qui a dû lire Alfagran dans une mauvaise traduction (ou qui l’a lu trop vite), lui fait dire que le degré mesure 45 milles. Les deux erreurs conjuguées aboutissent à ramener à 2 400 milles (au lieu de 10 600) la distance entre les Canaries et le Japon qui, dans cette hypothèse, se trouverait en pleine mer des Sargasses ! Les experts n’ont pas manqué de relever ces erreurs de calcul : Colomb se trompe ; la distance réelle est beaucoup plus grande et jamais une caravelle ne pourrait embarquer assez de vivres ni d’eau pour couvrir d’une traite la distance qui sépare les Canaries du Japon.

En 1485, éconduit par le Portugal, Colomb offre ses services à la Castille des Rois Catholiques. Avant d’aller à la cour, il passe par Palos et se rend au couvent de La Râbida : il  s’agissait pour lui d’obtenir des  informations  précises sur la navigation  à partir des Canaries. Or, les franciscains de La Râbida ont toujours été en contact avec les gens de mer et avec les Canaries puisqu’ils disposaient d’une sorte de monopole dans l’évangélisation des terres africaines et des îles océaniques.

Depuis la fin de l’année 1491, Colomb  ne quitte plus la cour où il compte sur des appuis solides : les franciscains et aussi le dominicain Diego de Deza, précepteur du prince héritier. Le 2 janvier 1492, il assiste à la reddition de Grenade : « J’ai vu la bannière des Rois flotter sur la plus haute tour de l’Alhambra. » L’atmosphère d’exaltation religieuse et de messianisme qui entoure l’événement lui convient à merveille ; il sent que tout est maintenant possible. Il se trompe. Les experts, consultés une fois de plus, confirment leur avis précédent : le projet est chimérique. Colomb, profondément déçu, quitte Grenade ; pour  lui, tout  est fini. C’est alors que le destin bascule. Un messager rattrape Colomb et lui demande de revenir à la cour. En quelques heures, Colomb obtient tout ce qu’on lui refusait jusque-là : l’autorisation de partir, des moyens matériels, le titre d’amiral de la mer océane, le droit de lever des taxes sur  les produits des territoires découverts ou à découvrir, le privilège de proposer les fonctionnaires qui administreront ces territoires … Que s’est-il donc passé ? Hommes d’Église et financiers ont fini par convaincre la reine. Diego de Deza a représenté la gloire qui rejaillirait sur la Castille si, contre toute attente, Colomb réussissait ; après tout, que risquait-on ? De son côté, Santangel, trésorier de la cour, fait ses comptes : les marins de Palos, coupables d’avoir violé les traités internationaux en allant pêcher dans la zone d’influence portugaise en Afrique, viennent d’être condamnés à mettre à la disposition de la cour deux caravelles équipées ; pourquoi ne pas en faire profiter Colomb ?

Le voyage de 1492 est ainsi le point d’aboutissement d’une  série  logique  de  choix et de refus, de possibilités et d’impossibilités géographiques, techniques, économiques, historiques. On ne peut manquer encore d’être frappé par l’assurance de Christophe Colomb, sa confiance en soi, sa conviction d’être sur la bonne voie. Du premier coup, le Génois trouve la route définitive, l’itinéraire le plus sûr et le plus rapide pour l’époque ; on pourra, après lui, apporter des rectifications de détail, mais les grandes lignes varieront peu, point de perfection atteint du premier coup qui oblige à s’interroger sur l’hypothèse du « pilote inconnu », sur les informations recueillies à Lisbonne ou à Palos (la rencontre avec Pedro Velasco ?), en un mot, sur la solide préparation technique du Génois, ce qui n ‘exclut pas la part de l’imagination et de l’illumination messianique, mais les situent à leur place, secondaire. Tout cela n’enlève rien au mérite de Colomb, le plus grand navigateur de tous les temps, et redonne à l’initiative de l’homme, dans cette grande aventure, la place que le déterminisme semblait lui refuser : la découverte est due à la rencontre exceptionnelle du génie et de la nécessité historique.

Il reste que Colomb rencontre l’Amérique alors qu’il croyait faire route vers l’Asie. Ce continent, il a bien fallu l’intégrer à l’univers mental de l’occident et, d’abord, au monde politique de l’époque. C’est une affaire de famille à régler entre les Espagnes rivales : Castille et Portugal. Les Rois Catholiques se sont empressés de demander et d’obtenir l’investiture du pape Alexandre VI  sur  les territoires découverts ou à découvrir (bulles alexandrines de 1493). Le Portugal ne pouvait manquer de s’inquiéter devant cette révision unilatérale du traité d’Alcaçovas. Le problème a reçu, en 1494, à Tordesillas, la solution qu’on connaît : une ligne imaginaire est tracée de pôle à pôle à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert ; les territoires situés à l’est sont réputés portugais, les territoires situés à l ‘ouest castillans ; c’est ainsi que le Brésil, découvert par Cabral en 1500, devait revenir à la couronne de Lisbonne. À ce propos aussi, on en vient à penser que le hasard fait bien les choses ; mais, justement, le hasard a-t-il quelque chose à voir dans cette affaire ? On est frappé, en effet, par la précision du méridien tracé à Tordesillas : le traité faisait de l’Atlantique sud une mer portugaise ; il assurait au Portugal le contrôle de la route du Cap, mais aussi la libre navigation vers l ‘ouest, c’est-à-dire vers des terres dont on soupçonnait l’existence. Dans ces conditions, la découverte de Cabral, en 1500, ne peut être l’effet du hasard ; du reste, les récits des chroniqueurs et des voyageurs sont formels : il n’y a pas eu de tempête ; la flotte de Cabral n’a pas dérivé ; elle est allée là où elle savait trouver une terre nouvelle.

3. Le partage du monde

Le traité d ‘Alcaçovas (14 septembre 1479) délimite les zones d’influence des deux pays : la Castille renonce à toute entreprise sur les côtes d’Afrique ; les îles de l’Atlantique, à l’exception des Canaries, sont déclarées zone d’influence portugaise.

Les bulles alexandrines (1493). Les Rois Catholiques se sont empressés de demander et d’obtenir l’investiture du pape sur les territoires découverts ou à découvrir. On trace une ligne imaginaire de pole à pole ; tout ce qui est situé à cent lieues à l’est du méridien du  Cap-Vert est réputé territoire portugais, ce qui est situé à l’ouest territoire castillan.

Le traité de Tordesilla. Le Portugal s’inquiète devant cette révision unilatérale du traité d’Alcaçovas. Le problème est réglé à Tordesillas, en 1494 : la Castille accepte de repousser la ligne de démarcation à trois cents soixante-dix lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert. Pourquoi cette concession de la part des Castillans ? Il est clair qu’ils espèrent des compensations. Lesquelles ? La réponse est sur la carte : le partage du monde suppose que chacune des deux puissances dispose de territoires qui occupent 180° du globe. Or, la Castille et le Portugal ne pensent qu’à l’Extrême­ Orient, à l’or, aux épices, aux perles, aux pierres précieuses… En déplaçant la ligne de démarcation vers l’ouest, la Castille perd dans l’Atlantique sud qui devient une mer portugaise ; le Portugal garde la maîtrise de la route du Cap ; le Brésil, découvert par Cabral en 1500, devait revenir à la couronne de Portugal (est-ce un hasard ?). Du même coup, cependant, la Castille gagne en Asie ; en 1512, elle en conclut que Malaca, que les Portugais ont atteint, entre dans sa zone d’influence, de même que, plus tard, les Philippines . Il s’ensuit une série de conflits qui seront, en partie réglés, sous Charles-Quint (traité de Saragosse, 1527) et, d’une manière plus satisfaisante, au XVIIIème siècle.

À la fin du XVème siècle, les partages se font d’une manière géométrique,  en  quelque  sorte, au moyen de lignes tracées arbitrairement sur la carte : partage horizontal à Alcaçovas (le Portugal se réserve ce qui est au sud de la Guinée), partage vertical à Tordesillas, de part et d’autre d’une ligne imaginaire. Au XVIIIème siècle, le contentieux entre le Portugal et l’Espagne se situe plutôt en Amérique du Sud. L’Espagne s’efforce de mettre fin à l’expansionnisme portugais. Conflit à propos de la colonie du Sacramento que les Portugais ont créée de l’autre côté de la Plata, dans la Banda oriental, et qui sert de point de départ à une contrebande importante dont profitent les Portugais, mais surtout les Anglais. C’est pour combattre cette pénétration que l’Espagne a fondé Montevideo, en 1728, mais les conflits subsistent. Le problème est réglé par  le traité de Madrid (1750), dit Tratado de limites. Les deux parties décident de ne plus faire référence à la ligne tracée à Tordesillas  : En  adelante, no se hable mas de ella. On délimite les zones d’influence en fonction de la notion française de frontière naturelle : les accidents géographiques. C’est ainsi qu’on en vient à privilégier la ligne de partage des eaux : les bassins de l’Orénoque, de l’Amazone et de la Plata. Le Portugal garde les deux rives de l’Amazone à partir du confluent avec le Yapura ; l’Espagne garde la navigation sur la Plata, mais cède au Portugal une partie de l’Uruguay et du Paraguay, une partie du territoire occupé par les missions jésuites des Guaranis.

Il faut de douze à treize jours de navigation, en moyenne, pour aller de Cadix aux Canaries, trente jours pour traverser l’Atlantique, trente jours pour la Méditerranée américaine.

Le voyage aller : Séville/Cadix-les Canaries-Antilles

Le voyage retour : Antilles-Bermudes-Açores-Séville/Cadix.

« Entre la péninsule ibérique et l’Amérique, les navires décrivaient une boucle immuable. Cette route, découverte intuitivement par Colomb en 1493 – ceux qui cherchèrent à s’en écarter en sont morts – a été comprise autour de 1520. La carte des vents et des courants en montre la nécessité physique » (222).

Un relais obligatoire à l’aller : les Canaries ;

Un relais presque obligatoire à l’aller et au retour : Saint-Domingue. La Havane supplante Saint-Domingue dans. son rôle de centre de ralliement des navires sur le chemin du retour.

Le retour se fait toujours par le nord. L’escale aux Açores n’est pas obligatoire, mais fréquente et commode.

 

Le calcul de la longitude

L’observation astronomique en mer est la grande innovation du XVIème siècle, mais seulement en ce qui concerne la détermination de la latitude. La obtencion de la longitud… fue un problema sin solucîon practica durante el siglo XVI à pesar de los grandes esfuerzos que se le dedicaron.

En 1598, le Conseil des Indes offre un prix de 2 500 000 mrs + une rente annuelle de 750 000 mrs à qui trouverait la méthode de calculer la longitude. Galilée se mit sur les rangs.