Bulletin 09 – La rue Adrien Pressemane

  • Situation

 Cette  modeste  voie,   bien   rectiligne,   de 150 mètres de long, se trouve dans le quartier de la Médoquine. Elle va de la rue Camille-Pelletan à la rue Porte-Bonheur. Les maisons, dont certaines avec jardin , qui la bordent, la rendent très agréable. Cet aspect convivial est bien réel car il se concrétise depuis plusieurs années par un repas de rue annuel qui réunit les riverains.

  • Origine

 En 1931, deux lotissements voisins  sont mis en projet. Ils portent les noms « des Arts », du nom du château et « Casanova », du nom des frères Casanova, propriétaires. Pour le lotissement Casanova, il  est décidé, par la délibération municipale du 31 juillet 1931, que la voie qui sera ouverte portera le nom d’Adrien­ Pressemane. Ce lotissement, qui prend le nom de « Porte-Bonheur  », mis  en projet  le  14 octobre 1931, est autorisé par la délibération municipale du 28 novembre 1931 et approuvé par le préfet le l 0 février 1932. M. Barbellion en assure l’entreprise.

Pressemane 8-1

A l’angle de la rue Porte-Bonheur, la maison de Monsieur Thomas.

Un syndicat  est  constitué,  il est  renouvelé le 11 juin 1933 avec pour but l’entretien du lotissement. Sous la présidence de M. Ulysse Thomas, nous avons Roger Vayrol, vice-président, M. Roy, secrétaire et M. Jean Barreaud, trésorier.

Un détail remarquable : Quand, sous l’occupation, la municipalité débaptise des rues telles que Camille-Pelletan et Pierre-Renaudel , situées dans le voisinage, la rue Adrien-Pressemane est épargnée.

 

Pressemane 8-2Mais qui était Adrien Pressemane ?

Méconnu dans notre région, le Limougeaud Adrien Pressemane fut un homme politique socialiste remarquable. Décédé deux ans avant la création de la rue, on comprend que la municipalité socialiste de Talence ait voulu honorer ce personnage dont nous allons retracer la vie, dans ses grandes lignes.

  • Sa jeunesse

 Adrien Pressemane est né  à  Limoges,  le 30 janvier 1879, dans une famille de condition modeste.

Après ses études à l’école communale de la Société Immobilière, il est mis en apprentissage à l’âge de douze ans. Voulant  compléter son instruction, forcément insuffisante, il y parvint avec succès.

D’abord ouvrier porcelainier, puis ouvrier céramiste, il devint peintre sur porcelaine et se révéla très habile dans ce métier délicat.

  • L’homme, son physique, son caractère

 Dans  l’ouvrage  de Ludovic-Oscar  Frossard « Sous le signe de Jaurès », l’auteur décrit Adrien Pressemane pourvu de toutes les grâces du visage et de l’esprit, il était de taille moyenne, svelte et mince et avait une belle tête aux traits délicats et fins, le nez droit, le front haut, des cheveux d’un noir profond, une courte barbe taillée en pointe, des dents éclatantes, des yeux clairs, une démarche aisée et souple, un grand air de distinction naturelle, de sobriété élégante et sans recherche. Sa voix mélodieuse, un peu chantante, était relevée d’une pointe de cet accent limousin qui détache bien les mots.

Pressemane 8-4Les rares photographies que nous connaissons reflètent son caractère. Un front haut, un regard direct et pénétrant, traduisent à la fois une volonté affirmée et une âme généreuse. Son visage d’un teint mat, assez rond est barré par une forte moustache aux extrémités relevées comme elles se portent à cette époque, une petite barbe orne son menton.

D’une intelligence à la fois vive, aiguë et pénétrante, il était également doué d’une volonté âpre, réfléchie et audacieuse.

Léon Berland le décrit remarquablement intelligent et travailleur, ayant de plus acquis une connaissance approfondie des problèmes politiques, économiques et sociaux, une forte culture doctrinale et une aisance de plume digne des plus brillants polémistes.

Nous ne connaissons malheureusement aucun de ces écrits.

  • Son engagement politique

 De très bonne heure, il se passionne pour le mouvement politique socialiste dans la nuance Jules Guesde.

À seize ans, il adhère aux Jeunesses socialistes et commence à militer.

C’est en 1897, à l’âge de dix-huit ans, qu’il adhère au Parti ouvrier français.

Au retour de son service militaire, il fait connaissance, à son usine, d’un camarade d’atelier, Jean Parvy puis, suivent Léon Bétoulle futur député, futur maire de Limoges et beaucoup d’autres militants.

De   1900  à   1903,  il  collabore  à  certains journaux  socialistes dont l‘Avenir qu’il lance en 1902. Ce journal sera remplacé l’année suivante par Le Socialiste du Centre dont il est le directeur. En  1905, il est de ceux qui applaudissent  à l’unité du mouvement socialiste et participe aux manifestations ouvrières de Limoges avec Léon Bétoulle,  Jean  Parvy,  Albert  Chauly,  Achille Fèvre et Foussat.

C’est en 1906 qu’il est désigné comme porte- rapeau du Parti dans la deuxième circonscription de Limoges, il a vingt-sept ans. Candidat député, cet ouvrier de la ville n’a pas alors toutes les sympathies du monde rural et il est battu aux élections. C’est à cette époque qu’il partage avec Betoulle des années de lutte difficiles où les embûches sont nombreuses, mais, malgré une santé délicate, rien ne le rebute.

Continuant à être candidat, il est encore battu en 1909 et en 1910 mais connaît enfin le succès en 1914 en étant élu le 26 avril avec une majorité de 1 800 voix. Il a trente-cinq ans.

Dès le début de son mandat il siège à la commission de l’agriculture et à celle du suffrage universel ; en 1919 et en 1924 à celle de l’assurance et la prévoyance sociales et en 1920 et 1923 il est nommé membre du Conseil supérieur des retraites ouvrières. Il est l’auteur d’une loi sur les accidents du travail.

  • Entre-temps

 En 1907, il est l’un des promoteurs de la coopérative de Saint-Léonard.

La même année, le 7 juillet, il est élu Conseiller d’Arrondissement du canton de Saint-Léonard­-de-Noblat.

En décembre 1909, il devient Conseiller général, réélu en 1910, il ne cessera d’occuper ce siège.

En 1912, délégué permanent du Parti, il est élu Conseiller municipal à Saint-Léonard avec huit autres camarades du Parti socialiste.

Il continue à faire du journalisme avec Léon Bétoulle et Achille Fèvre, lequel est l’administrateur du quotidien socialiste le Populaire du Centre depuis 1906.

Avec une équipe comprenant Maxence Roldes, Pierre Renaude!et E. Poisson, il est délégué à la propagande du Parti.

Pressemane 8-3

  • La guerre

 Il n’est député que depuis quelques mois lorsqu’il va connaître la grande épreuve des combats.

Son régiment est un des premiers à partir au feu. Écrivant à Bétoulle, après l’enterrement de quatre de ses compagnons, il lui dit : « Je conserverai toute ma vie l’horreur de ce spectacle. »

De 1915 à 1918 il mène une action en faveur de la paix avec Jean Longuet.

Au premier congrès tenu pendant la guerre, salle de la Grange-aux-Belles, il réussit, toujours avec Jean Longuet, à regrouper près de huit cents mandats sur la motion qu’ils ont rédigée.

Rappelé du front par la session de la Chambre, il jure en quittant ses camarades de n’avoir d’autres pensées que celle de leur martyrologe. C’est le début de la « Pensée minoritaire ».

Dès le milieu de 1915, la Fédération de la Haute-Vienne, par la voix de Pressemane, lance son manifeste. Elle demande : « … qu’une oreille attentive soit prêtée aux bruits de paix qui pourraient se faire entendre et que soient recherchés les moyens de mettre un terme à la boucherie. »

Léon Blum dira : « C’est Pressemane qui.fut le représentant le plus puissant, le plus pathétique de notre fraction minoritaire. »

  • Ses dix dernières années

En  1919,  il  est  élu maire de Saint-Léonard-de-Noblat    et est réélu député.

Il participe en décembre 1920 au congrès de Tours où s’affrontent pour la première fois les idéologies socialiste et communiste. Les communistes sont alors considérés par les socia­listes comme « les servants du ·bolchevisme russe ». Pressemane appartient à l’une  des deux minorités exclues avec Paul Faure et Jean Longuet, l’autre minorité ayant à sa tête Léon Blum, Alexandre  Bracke et Pierre Renaudel. Ces deux groupes tentent de reconstituer un parti socialiste. Tandis que les communistes conservent l’Humanité, les socialistes créent le Populaire de Paris que dirige Léon Blum.

La « Motion Pressemane » : À ce congrès de Tours, appelé à délibérer sur la proposition d’adhésion à la Troisième internationale qui lui est faite, il est d’avis qu’il ne peut y avoir d’Internationale véritable que dans le groupement de toutes les forces ouvrières  et socialistes du monde restées fidèles, ou résolues à revenir aux principe s traditionnels du socialisme et de la lutte des classes (…).

En 1922, Pressemane fonde un groupe de défense des Mutilés du Travail.

En 1924 il est réélu député.

Au Parlement, il continue à assurer la défense des intérêts prolétariens. La loi sur les Assurances sociales, en particulier, lui doit beaucoup.

Malade depuis plusieurs années, il meurt, encore bien jeune, à Limoges le 25 janvier 1929. Il n’est âgé que de 50 ans.

Le Limoges socialiste lui fait de magnifiques funérailles.

  • Son monument à Saint-Léonard- de Noblat

Le dimanche 16 mai 1937, une grande manifestation socialiste a lieu à Limoges et à Saint-Léonard. Léon Blum, leader socialiste, président du Conseil des ministres du Gouvernement du Front Populaire, répondant à l’invitation de la Fédération socialiste de la Haute-Vienneinaugure le monument érigé à la mémoire d’Adrien Pressemance à Saint-Léonard-de-Noblat.

Le monument de granit a été exécuté par Guéry, artiste de Peyrabout dans la Creuse. Il porte, coulée dans le bronze, une citation du Manifeste de la Fédération socialiste de la Haute-Vienne du 15 mai 1915.

Le buste de bronze a été sculpté par Carl Longuet, fils de Jean Longuet et petit-fils de Karl Marx.

La cérémonie est grandiose et animée par de nombreux discours. Un banquet de mille cinq cents couverts est servi. Le quotidien le Populaire du Centre des 17 et 18 mai 1937 relate dans le détail cet événement.

  • Le caractère d’Adrien Pressemane d’après quelques citations de ses camarades

 VALADAS : Conseiller général, maire de Saint- Léonard.

«… Quand s’allumait la flamme étincelante de son regard inspiré, les plus hostiles étaient impressionnés… Alors le charme opérait. La voix chantante aux intonations caressantes et chaudes gagnait les esprits en séduisant les oreilles ».

VARDELLE : Député de la deuxième circonscription, secrétaire fédéral.

« …  notre  vieil  ami  Vincent  Auriol, le camarade de Pressemane… et tous nos camarades ont tenu à montrer que le souvenir de Pressemane demeurait impérissable en leur mémoire ».

LÉON BETOULLE : Sénateur, maire de Limoges, ancien député.

« … du cœur des militants ouvriers, des travailleurs des champs et des villes, non pas seulement de notre région mais de toute la France, monte vers l’un d’eux, le meilleur de nous tous, vers Adrien Pressemane, un sentiment de fidèle reconnaissance ».

JEAN LONGUET : Conseiller général de la Seine, ancien député, Co-directeur de La Nouvelle Revue Socialiste.

« … Adrien Pressemane fut pour moi le plus courageux, le plus loyal, le plus noble compagnon de lutte, aux heures les plus tragiques de ma vie de militant … ».

« … Ses beaux yeux lancent des flammes, sa voix chaude et chantante va prendre jusqu’aux entrailles ses auditeurs qui viennent ainsi chaque jour plus nombreux au socialisme ».

PAUL FAURE : Ministre d’état, secrétaire général du Parti.

« … celui qui fut l’un des meilleurs propulseurs du mouvement socialiste en Haute-Vienne et dans tout le pays ».

LÉON BLUM : Président du Conseil des Ministres.

« … La puissance lyrique de ce grand orateur populaire ».

« Quel compagnon héroïque  et charmant !… Il représentait à mes yeux le type même, tel que l’ont embelli la légende et la poésie, de l’ouvrier des grandes journées du siècle passé, du combattant romantique ».

 

 

L E   S A V I E Z – V O U S ?

L’odonymie est la science qui étudie l’origines des « odonymes », c’est-à-dire les noms de voies de communication, des sentiers aux boulevards en passant par les chemins, rues, avenues, …  (Journal Sud Ouest du Dimanche 02/03/2008). Ce mot, encore absent de la plupart des dictionnaires, tendrait donc à remplacer celui de « viographie », l’étude des voies de communication, tout aussi absent des Larousse et autres Littré.