Bulletin 09 – Disparition d’un vieux talençais

C’était le 24 novembre 2009. Victime de son grand âge et, peut-être aussi d’un environnement incompatible, un vieux, un très vieux Talençais d’origine libanaise disparaissait.

J’avais eu heureusement l’immense privilège de m’entretenir peu de temps auparavant avec lui. Sentant sa fin prochaine, il avait bien voulu me livrer quelques souvenirs glanés dans sa longue vie. Je vous livre l’essentiel de cet entretien.

  • Quel est votre âge exactement ?

Exactement je ne peux vous répondre, disons que je vais sur mes 220 ans…

  • Mais cela est considérable, exceptionnel à Talence, vous devez avoir des tas de souvenirs ?

Des souvenirs, oh ! oui ! J’en ai plein la tête, pensez-donc, j ‘ai toujours habité ici, près du chemin des Grandes Landes qui va jusqu’en Espagne, alors j ‘en ai vu passer.. De quoi laisser des souvenirs. Si vous le voulez bien, commençons par le plus ancien.

J’étais tout jeune, mais des amis plus âgés, qui m ‘entouraient alors, m’en ont tellement parlé que c’est comme si j’a vais tout vu. C’était en novembre 1793, nous étions en pleine Révolution, la grande ! Une charrette, tirée par une paire de bœufs, est arrivée devant la maison communale. Dessus était un grand coffre, il contenait les archives du château de Thouars, envoyé par son propriétaire, le sieur Tarteyron. À peine ouvert, les papiers furent répandus sur le sol et on fit un grand feu, il paraît que certains dansèrent tout autour du brasier en chantant.

Avec l’Empire, j’ai vu passer l’empereur qui visitait notre commune et revenait de ce qu’on appelait à l’époque « la maison de campagne de Raba », c’était le 9 avril 1808, son épouse, la belle Joséphine, vint à son tour le 14. Et les troupes de la Grande Armée qui allaient guerroyer en Espagne ! Fallait voir ces uniformes rutilants.

Puis voilà qu’un roi nous revint. Le dimanche 13 août 1815, un charmant cortège de demoiselles défila à nos pieds pour apporter un drapeau fleurdelisé à l’église Saint-Pey, la seule qui nous restait  ! Ah  ! ces jeunes Talençaises avec leurs jolies robes, qu’elles étaient belles !

Peu après, une nouvelle église se construisit, le curé était un Andalou plein de fougue et d’ardeur. Au printemps de 1823, le 4 mars, la statue de N.-D. de Talence passa devant moi en procession pour aller dans sa nouvelle demeure, que de monde ce jour-là sur le grand chemin !

Le mois suivant, la duchesse d’Angoulême en personne, était en visite à Talence. En revenant du château Raba, elle fit une halte devant l’église. Il est probable qu’elle s’était souvenue qu’elle était la marraine d’une de nos deux cloches. Pensez si le curé Ripollès était fier de recevoir la propre fille de Louis XVI. Chacun y est allé de ses compliments.

Le dimanche, la place de l’église s’animait, surtout les jours de pèlerinages. Mais voilà que l’église toute neuve se fendit de partout, il a fallu que ce soit une voisine, tout près d’ici, face à l’église, Mademoiselle de Marbotin, qui recueille notre vénérable pietà.

Sur la route, il n’y avait pas que du beau monde et des soldats, des voyageurs à pied, à cheval ou en voiture n’arrêtaient pas de passer. Il y avait de lourdes diligences bondées de voyageurs qui faisaient halte au relais de Coudourne, des Landais avec leurs lourdes charrettes à bœufs appelées des « cas », c’était surtout des « Bougés », Landais du pays de Buch, qui amenaient du bois, de la résine, du charbon et bien sûr du poisson. Beaucoup marchaient à pied, souvent  avec un baluchon, les pèlerins de Compostelle se reconnaissaient à leur bourdon et à leur coquille. L’été, c’était des nuages de poussière, tandis que les fortes pluies minaient la route de profondes ornières, de vrais marécages par endroits. Ce fut le maire, François Roui, qui fit terminer le pavage de la route en 1845.

Elle était bien différente d’aujourd’hui, notre route, moins large, mais avec de grands trottoirs sur lesquels étaient plantés de hauts peupliers. Sur le trottoir d’en face courait un fossé qui allait se jeter dans le ruisseau d’Ars. Le jour où on l’a recouvert de dalles de pierre ce fut un vrai progrès.

Avec le second Empire arrivèrent les attelages de mules, les vieux « cas » furent remplacés par des voitures plus grandes souvent chargées de poteaux de mines. Au retour, les charrettes étaient vides à part quelques achats faits à Bordeaux, les conducteurs épuisés par une longue journée dormaient bien calés sur des sacs de jute et c’était ces braves et intelligentes mules qui les ramenaient à la maison. Il y avait aussi ces pittoresques « chars à bancs » utilisés pour des transports collectifs sur de courtes distances, j’ai vu les derniers pour des mariages dans les années 1940.

Dès 1891, Monsieur Roui, ayant créé un hippodrome sur son domaine de Monadey, la saison des courses attirait une foule d’amateurs dont beaucoup arrivaient de Bordeaux. Il y avait parmi eux des personnalités usant de magnifiques équipages tirés par des chevaux richement harnachés et avec laquais à l ‘arrière des voitures. C’était un spectacle très prisé par les Talençais qui se pressaient ces dimanches-là aux fenêtres et sur les trottoirs.

Les lundis matin, jours de lessive, arrivaient des Landes des charrettes chargées de longs fagots de branches de pins que les conducteurs annonçaient aux cris de « Aux garailles ! Aux garailles ! ». Ce bois était destiné aux foyers de chauffe de ces lessives.

Je n’en finirais pas d’énumérer mes souvenirs avec l ‘arrivée des tramways, les premières automobiles pétaradantes qui effrayaient bêtes et gens, le succès du Tour de France cycliste. Et des guerres, encore des guerres avec leurs mouvements de troupes. Je me  souviens particulièrement  d’un dramatique événement qui eut lieu le 25 août 1944.

C’était par une belle matinée d’été, les troupes allemandes se repliaient déjà depuis plusieurs jours vers le nord en un long défilé ininterrompu. Par manque de carburant, les soldats avaient réquisitionné tous les véhicules pouvant leur être utile, il y avait beaucoup de charrettes à mules, des charrettes à bras et même des vélos souvent dépourvus de pneumatiques. Tout à coup, le fracas d’une énorme explosion emplit l’espace, la réserve de munition de la batterie anti-aérienne du Haut-Caret venait de sauter. Comme c’était juste en face de moi, j’ai vu, propulsés dans les airs, des obus, des blocs de bétons et des corps humains disloqués. Il en retomba sur le clocher, sur des maisons et une pauvre mule attelée, qui marchait avec les autres, eut la tête coupée par un bloc de béton. Par bonheur, aucun Talençais ne fut blessé. Trois jours après, Talence était libérée. Avec les années d’après-guerre, la circulation sur le cours devint de plus en plus importante, la construction reprit avec en particulier celle de l’Université que Charles de Gaulle vint visiter le 15 avril 1961. Le centre-ville se transforma et ces dernières années je perdis plusieurs amis dont un vieux cerisier tout proche, qu’aimaient tant les oiseaux et les enfants du quartier. C’est une autre époque qui s’annonce !

  • Je vous remercie pour tous ces souvenirs, mais je ne voudrais pas trop vous fatiguer, à votre âge… ! Toutefois, avant de nous quitter, pouvez-vous me dire quel événement vous a laissé un souvenir particulièrement agréable ?

Oh ! oui ! Cela est bien facile, en fait c’est un événement qui s’est répété de nombreuses années, avec toujours plus de succès, vers les années 1940-50, c’était le « Concours des batteries fanfares ». Il en venait de tout le grand Sud-Ouest Avec leurs beaux costumes, leurs cuivres rutilants, elles défilaient depuis Saint-Genès pour se rendre au parc Peixotto. Chaque groupe était annoncé par une pancarte, portée en tête, où était inscrit son nom. Là aussi, il y avait beaucoup de monde pour les voir passer. Je crois encore entendre leurs airs bien entraînants.

  • Merci encore, mais veuillez m’excuser, j’ai oublié de vous demander votre nom.

Mon nom ! Il est bien simple, je suis Le Cèdre, Le Cèdre du Liban

Vieux talencais 9

Le cèdre en 1990 (Photo Marie Noëlle Champ)

 

NOTA BENE : Le cèdre du Liban, Cedrus libani, est célèbre pour avoir servi à la construction du temple de Salomon à Jérusalem. On dit qu’il peut vivre plus de 2 000 ans. Le plus ancien de France a été planté au Jardin des Plantes de Paris en 1834, tandis que c’est en 1638 que le plus ancien d’Europe à été planté dans le jardin du presbytère de Childrey, dans la vallée de la Tamise. Les cèdres du Liban peuvent atteindre 60 mètres de haut avec un diamètre de plus de 3 mètres. Celui de Talence, d’une hauteur de 23 mètres, était donc encore « très jeune », il se trouvait à l’extrémité sud de l’esplanade d’Alcalà-de-Henares. Peu de temps après la disparition de l’ancêtre, un jeune  cèdre du Liban a été planté au même endroit par les jardiniers du Jardin Botanique de Talence, nous lui souhaitons longue vie.