Bulletin 08 – Un grand talençais : Albert Peyriguère (1883-1959)

Ce sont les termes employés en 1966 par le chanoine Jean Dubreuil pour présenter, dans le journal de Talence de janvier, celui qui est considéré comme un fils spirituel de Charles de Foucauld.

Peyriguere 8Né à Trebon, près de Bagnères-de-Bigorre, le 19 septembre 1883, ce prêtre de l’Église catholique est mort le 26 avril 1959 à l’hôpital de Casablanca il y a juste cinquante ans.

C’est à Talence qu’il passa son enfance et sa jeunesse avant de se préparer  au  sacerdoce  au Grand Séminaire de Bordeaux. Il fut ordonné prêtre le 8 décembre 1906.

Né dans une famille modeste, fils d’un menuisier et de Marie Bayle qui fait des ménages, il poursuivit des études brillantes à l’école des Frères et au petit Séminaire.

Dans son œuvre, A. Peyriguère évoque souvent Notre-Dame de Talence auprès de laquelle s’est déroulée son enfance et qui était alors l’objet d’une grande dévotion populaire et de pèlerina­ges. Dans une vie qui crie l’Évangile, il évoque cette statue en pierre de Notre-Dame-de-Pitié  :

« C’est elle qui m’a appris tout enfant à aimer son Christ … c’est elle qui m’a jeté sur les grands chemins d’Afrique où elle-même est aimée depuis si longtemps ».

La carrière du Père Peyriguère est bien remplie : professeur au Petit Séminaire de Bordeaux (au Pont-de-la-Maye), brancardier en 1914-1918 (prisonnier et blessé), il part pour la Tunisie en 1921 et ne quitte plus l’Afrique. D’abord au Sahara puis, en  1927,  au Maroc dans l’ermitage et le dispensaire de EL KBAB, près de Khénifra sur les pentes du Moyen-Atlas, où il vécut plus de 30 ans. Mais il reste en relation épistolaire étroite  avec les groupes bordelais qui soutiennent ses efforts de charité.

Peu de temps avant sa mort, il avait rédigé à la demande de Louis Massignon un « testament spirituel ». Selon son disciple et biographe, le Père Michel Lafon « demeuré prêtre du diocèse de Bordeaux jusqu’à la fin de sa vie, il s’était fait berbère  par  amour  du Seigneur Jésus et par amour de ses frères ».

En 1983, lors du centenaire de la naissance d’Albert Peyriguère, la presse bordelaise a consacré des dizaines d’articles à sa mémoire avec des titres significatifs : « un témoin de l’Évangile », « le marabout chrétien », « un appel à suivre », « un bordelais chez les Berbères », « l’éveilleur d’âmes », « un ermite dans le désert », «  un homme de Dieu, frère universel des hommes », « le messager de Charles de Foucauld ». Qu’en sera-t-il en 2009 ?

À partir du numéro 4, en 1983, la Lettre aux amis d’Albert Peyriguère a été publiée par le Carmel de Talence. Les liens entre Talence et le jeune élève de la fin du XIXe siècle n’ont pas été rompus.

L’Université de Bordeaux a aussi rendu hommage à cet écrivain mystique, grâce aux études de Guy Turbet-Delof et de Jacques Izoulet. Ce sont les Presses Universitaires de Bordeaux qui ont publié dès 1983 une bibliographie rédigée par le père Michel Lafon : les ouvrages et articles publiés par lui et sur lui soit plus de 558 notices. Depuis plus de 25 ans, le nombre a certainement augmenté.

Dès 1983, le professeur Guy Turbet-Delof constatait : « Montaigne, Guilleragues, Montes­quieu, Mauriac, Maurice Le Glay, Pierre Mendès­ France, Jean Lacouture et Michel Lafon : c’est dans cette série bordelaise d’écrivains et de penseurs qu’il faut situer le Père Albert Peyriguère. »

Jean-Claude DROUIN

 

Dans une Algérie colonisée par la France, ce qui retint Charles de Foucauld (1858-1916) de dénoncer publiquement le colonialisme (il ne manquait jamais une occasion de le faire en privé), ce sont ses sentiments patriotiques. Mais ce patriotisme était aux antipodes d’un nationalisme égoïste et chauvin. « Nous perdrons l’Algérie si nous ne gagnons pas le cœur des Algériens » répétait en substance le Père de Foucauld. Le cœur ! Trente ans plus tard, au Maroc, le Père Peyriguère, héros de la guerre de 14-18 (comme brancardier), ne raisonnera pas autrement, mais sa conclusion ira plus loin : il approuvera ouvertement l’indépendance de ce protectorat.

C’est que l’ermite d’El-Kbab, tout comme celui de Tamanrasset, son modèle, n’était ni un conquérant, ni (comme il s’en défend !) un politique ; même vivant en terre d’Islam un convertisseur. Sa seule ambition fut d’être un témoin de l’Évangile. L’Évangile est la source constante de ses actes et de ses paroles, et la pierre de touche de ses jugements, toujours finement critiques, même s’ils revêtent parfois une forme un peu abrupte, par exemple quand il condamne en bloc le système scolaire français mis en œuvre au Maroc. Un pays « développé » comme la France, que pouvait-il apporter au royaume chérifien ? Le meilleur (les sciences, des techniques, l’humanisme chrétien)… et le pire : une conception matérialiste du progrès voire l’athéisme. Albert Peyriguère, comme Charles de Foucauld, n’en voulait que le meilleur : pour les Marocains en général et, en particulier, pour « ses » Berbères, qu’il jugeait à maints égards supérieurs à !’Européen moyen, car c’est sans déroger qu’il se fit, par la langue et le mode de vie (habitat, vêtement, nourriture), « Berbère parmi les Berbères ».

 

Missionnaire, au sens qu’on vient de définir, A. Peyriguère, tout comme son maître, Charles de Foucauld, le fut en prêtre fidèle, au jour le jour et de messe en messe, infléchissant sa vie et sa prière – c’était tout un – de façon à conjuguer l’enseignement de l’Église et le cours des évènements. Ses nombreux écrits, dont beaucoup sont inédits, en font foi : il fut d’abord et surtout, à son tour, un maître spirituel.

Il laisse une œuvre dans les cœurs -ces cœurs qui tenaient tant à cœur au Père de Foucauld – et sur le terrain, où, depuis 1959, Michel Lafon lui a succédé. Une œuvre, aussi, au sens scientifique et littéraire du mot : c’est pourquoi il est devenu le « gibier » (comme disait Montaigne) des universitaires. Les travaux d’érudition qui sont achevés  (certains  sont  encore  inédits)  ou en cours de préparation sur la vie et l’œuvre d’Albert Peyriguère sont décrits aux n° 204, 227, 2258, 233, 234 de la Bibliographie  que j’ai l’honneur et la joue de préfacer. [Extrait de la préface de G. Turbet-Delof , professeur émérite de l’Université de Bordeaux 3, dans « Bibliographie d’Albert Peyriguère » par Michel Lafon, aux Presses Universitaire de Bordeaux, janvier 1986]

 

Pour les personnes désireuses d’en savoir plus, nous indiquons quelques pistes de recherches dans les bibliothèques.

 

Michel Lafon

« Un Bordelais devenu berbère, Albert Peyriguère (1883-1959) » dans Bulletin de la Société des Bibliophiles de Guyenne, n° 88, juillet – décembre 1968, p. 177-190.

«À la rencontre de Georges Bernanos et de Maurice Le Glay : Albert Peyriguère écrivain », Revue française d ‘histoire du  Livre, N°  25,  1979, p. 897-910.

Bibliographie d’Albert Peyriguère, Presses Universitaires de Bordeaux,  1986, p.74.

Le Père Peyriguère, Éditions du Seuil, Paris, 1963 et 2e édition 1967.

 

Georges Gorrée

Au-delà du Père de Foucauld : le Père Peyriguère, Editions du Centurion, 1960.

 

Avec G.Chauvel

Albert Peyriguère : vie et spiritualité, Marne, 1968.