Bulletin 08 – Les origines lointaines de Thouars : la bastide de Baa et le chemin de Saint Jacques 1286 – 1293

Compte rendu par Jean-Claude DROUIN

de l’article de l’abbé Léon Royer Curé de Talence paru en 1913

 

L‘échec d’une bastide

Il n’est pas question de revenir sur la présentation de la bastide de Baa rédigée par Alain Champ dans notre contribution collective Talence dans l‘histoire parue en octobre 2003. L’auteur passe en revue les points de vue de l’abbé Royer, de Jean-Paul Trabut-Cussac et de Charles Higounet avant de conclure avec prudence et sagesse. « Ce qui nous semble indiscutable est le fait que l’actuel Château de Thouars a été construit sur une partie du territoire de la bastide, probablement sur le site même de la maison du roi ». Le roi est Édouard 1er, roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine qui, en 1286, avait voulu fonder une bastide aux portes de Bordeaux et lui avait donné lé nom de son chancelier Robert Bumell, évêque des villes anglaises de BATH (d’où BAA) et de Wells. On sait que ce fut un échec car l’occupation française entre 1294 et 1303 mit fin à la bastide où le roi lui-même s’était rendu le 22 juin 1288 (p. 43-46).

Aujourd’hui, notre propos est de résumer une série d’articles publiés par l’abbé Léon Royer en 1913 dans L Aquitaine (n°s 30, 38 et 39), revue officielle de l’Archevêché de Bordeaux. L’érudit écclésiastique, curé de Talence, estime qu’en utilisant les terriers de Notre-Dame de Talence conservés aux archives de Maine-et-Loire (fonds de l’abbaye de Fontevrault) et des actes des Rôles Gascons publiés par M. Bémont, il serait possible de donner une topographie presque complète de Talence en 1289. Nous ignorons si cette étude a été menée à bien par l’abbé Royer.

Pour la Bastide de Baa, l’avis de l’abbé Royer est clair : « le point où ces deux chemins, chemin de Monjoux et de Villenave, se croisent est près du Château de Thouars actuel : c’est donc sur ce plateau élevé qu’il faut chercher la Bastide de Baa ». Les Rôles gascons donnent les noms de deux voisins de la bastide : le tailleur Marceau, bourgeois de Baa et Pierre Serbat. Ce sont les premiers Talençais dont on peut connaître les noms à la fin du XIIIème siècle.

Pour le roi et son chancelier, le chemin de Monjoux devait être favorisé et la nouvelle bastide, ouvrage de guerre, devenait aussi un centre de colonisation et un poste de sécurité pour les paysans. En outre, les pèlerins de Saint-Jacques, après avoir salué Notre Dame près du pont de Talenciole, pouvaient arriver rapidement sur des graviers épais, sur des landes sèches et élevées au-dessus de la prairie de Maucamp. L’autre voie, celle passant par Cayac, empruntait des fourrés humides, c’était la route de Gradignan. Malheureusement pour le chemin de Monjoux et pour la bastide de Baa, ce fut le chemin de Gradignan. Cayac qui fut choisi par un acte signé à Saintes le 25 juin 1289 put devenir le « camin roumieu » des pèlerins de Saint-Jacques.

À l’intérieur de la bastide, entre les deux chemins, des concessions furent accordées à partir de 1286 à des bourgeois de Bordeaux (Pierre d’Escures, Adémar de Umbrat, Élie Jean, Pierre de Cursan), à des Anglais (Jean Galgon, Jean Brun, Édouard de Pinchebreck), aux bouchers (Guillaume d’lssan, Martin Barra), au barbier Raoul de Resticula et au marchand de drap Manceau qui aurait eu la concession d’une terre à l’emplacement du château Raba actuel.

Mais l’expérience initiée par le roi Édouard et l’évêque de Bath ne fut pas une réussite. Elle subit les attaques des religieux et des civils. Le prieur de Bardenac réclamait le passage des pèlerins tandis que les vieilles familles nobles et bourgeoises de Bordeaux (Monadey, Rostang) avaient leurs propriétés sur la route de Gradignan et défendaient leurs intérêts. En outre, le tailleur marchand de drap Manceau ne se pressait pas de mettre en valeur les terres acquises.

En définitive, le nom et la réalité de la bastide disparaissent presque aussi vite que l’évêque de Bath qui meurt le 14 octobre 1292. Le nom de la bastide devient selon les auteurs : Bar, Var, Batz et même Barpt (chez de Lurbe en 1612). Selon les Rôles gascons (t. III introduction, p. CXXIV) une carte identifie Baa avec le château de Thouars.

Baa est donc l’exemple d’une bastide avortée pour des raisons sociales et politiques. Des groupes de pression se sont coalisés pour s’opposer à une création royale : religieux hospitaliers et propriétaires fonciers nobles ou bourgeois ont refusé le « chemin neuf » qui menaçait directement leurs intérêts, puis le roi de France Philippe le Bel, à partir de 1293, a adopté leur point de vue pour assurer leur ralliement.

Telle est la thèse soutenue il y après d’un siècle par l’abbé Royer. Elle a été critiquée et discutée. Il faut en tenir compte.

Une autre opinion de l’abbé Royer exprimée toujours en 1913 paraît beaucoup plus sujette aux critiques : « Il est même probable qu’avant Notre Seigneur les Grecs ont choisi ce lieu (le château de Thouars) pour en faire une villa ». En février 1913 l’abbé Royer affirme qu’il a signalé « aux savants de Bordeaux la présence d’une stèle grecque ». Deux courants d’opinions se sont alors dessinés : le comte de Sarrau semble accepter le séjour des Grecs dans notre pays, M. Fournier n’est pas favorable à cette opinion.

La guerre de 1914-1918 a sans doute mis fin à la polémique. Mais il serait intéressant de rechercher dans les revues savantes de 1913 si cette stèle grecque a existé et quel était son contenu.

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