Bulletin 07 – L’installation des carmélites de Bordeaux à Talence : 80 ans !

Le 24 août 1927, la première pierre de la chapelle du nouveau monastère des Carmélites est posée, 56, rue Camille-Pelletan. Moment historique et solennel signifiant un «nouveau départ » dans un nouvel environnement pour ces religieuses, filles de sainte Thérèse d’Avila.

Quelques mois plus tard, le 24 avril 1928, elles emménagent dans les nouveaux bâtiments.

En ce 80ème anniversaire de la présence des Carmélites à Talence, il est intéressant de se pencher sur  cette page d’histoire pour « faire mémoire » de cet événement, et se réjouir de la présence priante et silencieuse de ces moniales au cœur de la ville de Talence.

Dans un premier temps, sera faite une évocation rapide de l’origine et de l’histoire du Carmel de Bordeaux. Ensuite, nous dirons pourquoi et dans quelles circonstances s’est effectué le transfert de Bordeaux à Talence. Dans un troisième temps,  nous nous  arrêterons quelques  instants sur la propriété talençaise qui a servi de point de départ à la construction du nouveau monastère. Puis, seront évoquées les étapes de l’installation des Carmélites à Talence.

Carmel 7-1UN PEU D’HISTOIRE

 Ces 80 années de présence des Carmélites à Talence s’enracinent dans une histoire et un patrimoine plus vastes en terre de Gironde, puisque les Carmélites déchaussées sont présentes à Bordeaux depuis 1610. C’est l’un des monastères les plus anciens de France, puisque le premier Carmel fut fondé à Paris en 1604. Il est frappant de voir combien de lieux géographiques à Bordeaux sont « carmélitains » de par leur passé !

Les Carmélites déchaussées, filles de sainte Thérèse d’Avila, la réformatrice de !’Ordre du Carmel en Espagne, au XVIe siècle, ont essaimé en Europe et outre-mer dès le début du XVIIe siècle. En France, après le premier monastère fondé à Paris en 1604 – sur l’instigation du Cardinal de Bérulle et de Madame Acarie – avec l’apport d’« authentiques » carmélites espagnoles, héritières des traditions et de l’esprit de la réformatrice, furent fondés les Carmels de Pontoise, Dijon, Amiens, Tours, Rouen, puis Bordeaux en 1610, sous le vocable de St-Joseph.

À leur arrivée, le groupe des fondatrices fut hébergé d’abord au château de Vayres par M. de Gourgues, président du  Parlement,  ensuite  à l’« Hôtel Beaumont » près de l’actuelle rue de Condillac, avant de s’installer définitivement en 1614 dans leur monastère, cours de l’Intendance. La ville de Bordeaux adopta aussitôt cette nouvelle forme de vie religieuse puisque les vocations affluèrent en grand nombre, au point qu’il fallut fonder un second couvent dans la ville en 1618, situé rue Permentade (non loin de la faculté de Médecine, place de la Victoire), placé sous le vocable de l’Assomption. Les deux monastères, animés d’une profonde ferveur, demeurèrent florissants jusqu’à la Révolution, époque à laquelle ils furent entièrement supprimés et les Sœurs dispersées.

Carmel 7-2Très vite, après la tourmente révolutionnaire, les Sœurs se regroupèrent dans le second monastère « de l’Assomption », rue Permentade, pour finalement s’installer en 1867 dans un seul et unique monastère, situé rue St-Genès, à l’emplacement de l’actuel séminaire (Centre Beaulieu), sous le vocable de « l’Assomption et de St-Joseph ».

L’ancien Carmel, actuel Centre Louis Beaulieu

La vie de prière reprit calme et paisible, mais pas pour longtemps… Dès 1901, la loi sur les Congrégations obligea de nouveau les Carmélites à quitter leur monastère pour s’exiler à Zarauz en Espagne. De cette situation éprouvante pour les religieuses il résulta un bien, puisque un nouveau Carmel est fondé : le Carmel de Zarauz, qui existe toujours, et qui, plusieurs années plus tard, essaimera à son tour à Saint-Sever dans les Landes !

DE BORDEAUX À TALENCE

 Sous l’impulsion de leur Prieure, Mère Marie Thérèse de Jésus QUERRY, femme au tempérament fort et énergique, les Carmélites reviennent à Bordeaux dès 1917. Mais elles ne peuvent regagner leur monastère, celui-ci, vendu à l’Archevêché en 1910, est devenu le Grand Séminaire de Bordeaux… Elles s’installent donc dans une maison provisoire, rue de Pessac, nourrissant le secret espoir de pouvoir revenir dans leur beau Carmel.

Ce projet ne pouvant se réaliser, les Sœurs se mettent à la recherche d’un terrain propice pour la construction de leur nouveau monastère. Le choix se porta sur Talence, lieu de villégiature dans les environs de Bordeaux, encore « campagne » au début du XXème siècle, où l’éloignement de la ville et le cadre de verdure se révèlent particulièrement propices au recueillement et à la vie solitaire et silencieuse des moniales.

Un premier terrain leur est proposé, rue du 14-Juillet, mais le projet n’aboutit pas. C’est alors qu’une bienfaitrice et amie de la Communauté propose aux religieuses une propriété nommée « Château Montaigu », à quelques pas du sanctuaire Notre-Dame de Talence, semblant réunir toutes les qualités. Outre l’habitation déjà existante qui permet aux religieuses de s’y installer plus rapidement, les avantages sont nombreux. Voici la charmante description qui en est faite dans le livre des Chroniques du Monastère :« Sur le côté de la ville, dans la paroisse de Talence, à l’ombre même du sanctuaire de la Mère des Douleurs, si cher à la pi été bordelaise, on remarque une vaste propriété où déjà les bruits de la grande ville ne s’entendent plus. Site ravissant, entouré de verdure et de vignobles, où les petits oiseaux chantent à loisir leur hymne de louange au souverain Créateur de toutes choses. » La proposition fut acceptée et l’achat conclu le 24 juin 1927.

UNE PROPRIÉTÉ AU CŒUR DE TALENCE

Quelle est donc cette vaste propriété, située en plein cœur de la ville de Talence, sur laquelle s’édifiera le nouveau Carmel ?

Le château Montaigu doit son nom à la famille « Montégut », famille de scientifiques, connue à Talence au XVIIIe siècle, propriétaires de ces lieux sur trois générations. Le domaine date probablement de cette époque.

Au milieu du XIXème siècle, cette propriété revient à la famille Laroque, riches négociants de Bordeaux, dont Talence est la résidence secondaire.

D’après les descriptions qui en sont faites, le domaine Montaigu peut être considéré comme un « bourdieu » – terme régional désignant à la fois une résidence d’agrément à la campagne mais comportant aussi des vignes et un potager. Ce n’était pas chose rare à Bordeaux aux XVIIIème et  XIXème siècles. « Les négociants possèdent presque tous au moins trois ou quatre maisons, auxquelles ils joignent un ou plusieurs bourdieux de campagne qui leur fournissent vin, fruits, légumes et céréales. » révèle une étude sur « Bordeaux au XVIIIème siècle ».

Voici la description du domaine de Montaigu au XIXe siècle :

« Une habitation élégante qui s ‘élève sur un terrain graveleux, des pelouses entremêlées de plates-bandes de fleurs, un jardin anglais donnant de l’ombre et de la fraîcheur en tout temps, la proximité de l ‘église, objet d’un pieux pèlerinage à Notre-Dame des Douleurs … »

En 1927, lorsque les Sœurs s’y installent, l’acte du notaire mentionne outre la « maison de maître  »,  « la maison de cultivateurs, bâtiment d’exploitation, chai, cuvier, garage, cour, jardin , potager, pelouses et parterres, serres, parc, vivier et terrain planté en vignes ». Même si tout n’a pas été conservé tel quel, cela permet aux Carmélites de subvenir à leurs besoins dès les débuts de leur installation : potager, poulailler, verger, etc.

Quant à  l’environnement, nous avons déjà mentionné le beau cadre de verdure de Talence… mais il faut aussi mentionner la réputation de la ville pour son « air sain et tonifiant » et son climat « chaud et salubre » – contrairement à la ville de Bordeaux-. Des sanatoriums ont été construits dans les environs, et autrefois bon nombre de congrégations religieuses installaient leurs « noviciats » dans Talence pour cette raison-là  ! De fait, les Carmélites ont en voisinage direct : côté est, les Sœurs de St-Lazare et le presbytère, côté sud, le couvent des Sœurs de St-Joseph. Le « bon air » de Talence est souligné dans les Chroniques du Monastère dès ses débuts, de la manière suivante :parmi le «groupe fondateur » se trouvait une vieille Sœur n’y voyant plus à cause de son grand âge ; elle ne pouvait donc ni voir ni admirer les belles choses que les Sœurs lui décrivaient. .. aussi sa seule consolation était de respirer « l’air pur » de Talence dans le jardinet !

On ne peut évoquer le domaine Montaigu, sans mentionner les personnes qui ont résidé en ces lieux et lui ont conféré en quelque sorte une « âme » et une histoire. Comme propriétaire, la famille Laroque a succédé à la famille Montégut début XIXe, et ce jusqu’en 1902, ensuite plusieurs se sont succédé jusqu’à l’arrivée des Carmélites en 1927-28.

Mais une personnalité hors du commun et particulièrement attachante qui résida en ces lieux fut Monseigneur Jacquemet. Celui-ci, apparenté à la famille Laroque par alliance, était de santé fragile et nécessitait des soins et un repos absolu dans un cadre calme et paisible. Sa belle-famille lui offrait volontiers l’hospitalité à Talence qu’il prit en affection, au point d’y avoir séjourné fréquemment durant trente ans. « La riante campagne de Talence où il aimait se retirer chaque année » selon ses propres termes, est bien des fois mentionnée dans sa biographie, et lorsque plus tard il devînt évêque de Nantes, il voulut appeler sa nouvelle résidence d’été épiscopale du nom de… « Talence » ! Mgr Jacquemet s’est surtout illustré comme Vicaire général aux côtés de Mgr Affre, archevêque de Paris de grande envergure, connu pour son courage héroïque lors des barricades en 1848, puis plus tard comme évêque de Nantes. Son zèle d’apôtre et sa forte personnalité spirituelle ont attiré jusqu’au domaine Montaigu de Talence un grand nombre de personnes et ecclésiastiques -dont le célèbre orateur dominicain le Père Lacordaire et Monseigneur Affre, pour ne citer que les plus connus.

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Le Carmel au centre de Talence, vue aérienne aux alentours de 1960

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Photo de l’intérieur de la Chapelle du Carmel

L’ARRIVÉE DES CARMÉLITES A TALENCE EN 1928

 Le terrain trouvé et acquis, il fallut encore patienter… le temps de purger les terres de toutes leurs hypothèques, le temps d’ériger un monastère conforme aux usages monastiques et aux exigences de la stricte clôture. Même si la patience des moniales fut mise à l’épreuve, la pose de la première pierre de la chapelle, le 24 août 1927, marqua un premier pas décisif vers la réalisation des promesses. « Le 24 août », date chère aux Carmélites, car c’est la date anniversaire de la fondation du tout premier monastère thérésien à Avila (le 24 août 1562) et c’est aussi la date de l’installation définitive des Carmélites dans leur premier monastère à Paris (le 24 août 1605). Cette date ne pouvait dont être mieux choisie.

Le rite solennel de la bénédiction et de la pose d’une première pierre d’un édifice sacré a une portée hautement symbolique, signifiant que tout l’édifice est « consacré » à un culte religieux, exclusivement. Sur la pierre est gravée la date de la cérémonie, et un tube de verre contenant le procès-verbal de celle-ci y est inséré, comme un germe contenant déjà en puissance la moisson future …

La cérémonie du 24 août fut très solennelle, célébrée par Mgr Adam, évêque auxiliaire, délégué par le Cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, en présence d’un autre évêque, de nombreux prêtres et d’une foule fervente et nombreuse (environ 300 personnes) manifestant ainsi l’accueil chaleureux et l’intérêt suscité par l’arrivée des Carmélites dans la ville de Talence. Les religieuses représentées sur place par deux Sœurs externes s’unissaient spirituellement au déroulement de la cérémonie depuis leur monastère provisoire, rue de Pessac. Il n’est pas difficile d’imaginer le climat de ferveur et de joie qui régnait dans tous les cœurs !

Tout au long des mois difficiles et éprouvants du transfert et de l’installation dans leur nouveau monastère, les moniales auront maintes fois l’occasion d’expérimenter tant l’assistance spirituelle de saint Joseph – patron et protecteur du Carmel de Bordeaux depuis ses origines et de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus – co-titulaire de la chapelle du monastère, que celle, généreuse, des amis et bienfaiteurs.

Les Carmélites quittent leur monastère provisoire, rue de Pessac, le 24 avril 1928, et c’est en chantant les litanies des saints qu’elles pénètrent dans leur nouveau monastère, encore inachevé.

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Bénédiction de la première pierre de la chapelle, le 24 août 1927.

Carmel 7-6Auparavant, leur fut accordée la permission de s’arrêter auprès de la Vierge des Douleurs, en ces termes : « Nous autorisons la Communauté des Carmélites de St-Joseph de Bordeaux à sortir de la clôture pour s’établir dans le nouveau monastère construit sur la paroisse de Talence … Nous autorisons les Religieuses à faire une halte au sanctuaire Notre-Dame de Talence devant lequel elles doivent passer pour se rendre à leur couvent et où elles pourront satisfaire leur dévotion ». Sans nul doute, elles  ont  confié  leurs pressantes intentions à la Vierge des Douleurs, la priant avec ferveur, et recueillant auprès d’elle force et courage pour l’avenir.

Les aléas de l’Histoire ont amené les Carmélites à quitter le centre urbain de Bordeaux pour s’établir dans une banlieue plus retirée, mais elles ne s’en trouvent pas moins au cœur d’une ville, au cœur du diocèse. C’est ainsi que la grande réformatrice du Carmel, Sainte Thérèse d’Avila, a voulu implanter ces monastères au cœur de la ville !

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Ainsi, au cœur de Talence, un monastère prie, travaille, et offre dans lajoie !

Depuis 80 ans déjà et pour longtemps encore.

Espérons-le.

Bibliographie

  • Chroniques du monastère des Carmélites déchaus­ sées de Bordeaux.
  • Chroniques de l’Ordre des Carmélites de la Réforme de Sainte Thérèse, Troyes, t. II
  • Articles du Père Peyrous :

« la Vie religieuse à Bordeaux au XVIIIème siècle ».

«  Le Charisme thérésien en Aquitaine au XVIIème siècle ».

  • Allocution de Son Éminence le Cardinal Richaud pour le 350″ anniversaire du Carmel de Bordeaux 1610-1960.
  • Circulaire nécrologique de Sœur Marthe de Jésus
  • Vie de Monseigneur Jacquemet, par l’abbé Martin
  • Généalogie des couvents des Carmélites de la Réforme de Ste Thérèse 1562- 1962, par le Carmel de Cherbourg