Bulletin 07 – Le château de Thouars à Talence et ses blasons

APERÇU SUR L’HÉRALDIQUE OU ART DU BLASON

L’héraldique est la science du blason. depuis sa représentation symbolique et totémique sur les boucliers grecs et romains antiques, elle s’affine et finit par être codifiée vers la XIIIème siècle.

« La science héraldique est une des créations majeures de l’occident chrétien à l’apogée de son déploiement politico-spirituel. Elle est -bien que fondée sur des éléments traditionnels épars, hérités des mondes antérieurs – entièrement originale. C’est un monde clos et complet, aussi fortement structuré que poétiquement aléatoire : une totalité parfaite contenant les principes et la multitude des contingences », selon Henri Montaigu (1936- 1992) (1)

D’abord réservée aux  chevaliers, le port du blason, marque d’Honneur et d’identité, fut reconnu aussi au clergé et aux très grands bourgeois, tel Jacques Cœur.

Par la suite, cette pratique s’étendit à l’ensemble de la société traditionnelle médiévale : les artisans, les maîtres-laboureurs, les confréries, les villes, provinces, etc.

L’héraldique possède son langage, le blasonnement, qui lui est propre. Elle répond a des règles simples mais rigoureuses, par exemple : on ne pose jamais couleur sur couleur ou métal sur métal.

  • Les couleurs ou émaux sont les suivants : gueules (rouges) ; azur (bleu) ; sable (noir) ; sinople (vert) et le pourpre.
  • Les métaux sont l ‘or et l’argent
  • Deux fourrures s’ajoutent aux métaux et émaux :
    • l’hermine qui est constituée par un fond d’argent avec mouchetures de sable, elle suit la règle des métaux.
    • le vair qui est la représentation stylisée d’une fourrure que l’on portait au Moyen Âge et qui était faite de dos et de ventres d’écureuil alternés. Il est toujours azur et argent et s’assemble indifféremment avec métal ou émail.

On nomme ARMOIRIES, l’écu avec ses ornement extérieurs. L’écu prit diverses formes selon les pays et les époques.

À l’intérieur de l’écu on distingue :

  • les MEUBLES qui sont, soit des représentations d’être vivants (hommes, animaux, végétaux, animaux fantastiques), soit des minéraux, des astres, etc.
  • les PIÈCES qui sont des figures géométriques (croix, chevrons, pal, bande, barre, etc).

Certains pensent que l’art du blason est compliqué, voire rébarbatif, mais non ! Car l’héraldique « est comme une jolie fille qui se laisse approcher lorsqu’elle se sent aimée ! ».

LE CHÂTEAU

Sur les façades du château du Thouars, nous pouvons apprécier quelques armoiries. Ces réalisations sont contemporaines des rénovations du XIXe siècle. L’architecte, Charles Durand, était un disciple de Viollet-le-Duc. L’architecture, néogothique de la façade sud, en dentelle de pierre, en est le témoignage.

blason 7-1Nous commençons notre visite par cette façade. Un cadran solaire sculpté, symbole du temps, est orné d’une sirène sur son style. Nous retrouverons cette sirène plus loin. Sur sa face, des inscriptions latines (2) sont gravées :
• au-dessus des heures figure à gauche : « ANTE MERIDIEM » (avant midi) et à droite
« POST MERIDIEM » (après midi).
• en-dessous,sur un listel, est inscrite cette maxime:
« LUX LAETITIAM TIBI UMBRA QUIETEM » (La lumière t’apporte le bonheur et l’ombre le repos).

Au-dessus du cadran solaire, se trouve un écu, usé par le temps, on y voit un dessin au compas pouvant évoquer une marguerite ou une Rose des Vents très stylisée. Cet écu peut rappeler aussi, très vaguement, le blason de la Navarre (de gueules, aux chaînes d’or posées en orle, en croix et en sautoir).

blason 7-4Passons maintenant à la tour carrée et regardons au dessus du linteau de la fenêtre supérieure. Nous y voyons le blason du duché de Guyenne, autrefois « Guienne ». Ce nom, qui est une altération d’Aquitaine, désignait notre province, fief détenu par les rois-ducs anglais du XIIème au XVème siècle. Talence en faisait partie bien évidemment.
Ce blason se lit : De gueules à un léopard d’or passant.

Sur la face ouest de la tour carré, nous apercevons les armoiries suivantes, sculptées :
– Parti au l : D’or, au crabe de sable, au chef chargé de trois étoiles d’argent, qui est Tarteiron de Saint-Rémi.
– Au 2 : D’or, à un lion de gueules, surmonté d’une couronne d’azur qui est Du Puy de Montbrun.

Timbré d’un casque d’acier avec un lion de gueules en cimier. Ce casque était déjà obsolète à cette époque où il était remplacé par une couronne variant suivant le titre de noblesse.

Ces armoiries étaient donc celles de Monsieur Jean René Tarteiron (ou Tarteyron) de Saint­ Rémi et de son épouse née Suzanne Du Puy de Montbrun d’Aubignac. Ce couple, propriétaire de Thouars depuis 1788, eut évidemment des difficultés au moment de la Révolution et Monsieur Tarteyron fut arrêté « par mesure de sûreté générale » vers la fin de l’année 1793. (voir Talence dans !’Histoire page 200).

Nous continuons notre visite extérieure par le façade nord. Nous y voyons un balcon, dont la grille de fer forgé possède en son centre le blason de la famille d’Ornellas. Cette belle pièce de ferronnerie est un exemple remarquable de cet art en ce début du XXème siècle.

Le baron Thomas Vincent d’Ornellas puis sa fille Dolorès, furent les derniers propriétaires privés du domaine (1923-1955). Curieusement , nous retrouvons sur ce blason la sirène du cadran solaire, mais ici elle y figure deux fois.

blason 7-5Ce blason, qui doit se lire de l’intérieur du château, se lit ainsi :

– D’azur à la bande d’or chargée de trois fleurs de lys de gueules et d’un ruste (3) du même, accompagné de deux sirènes au naturel, tenant chacune de la main dextre un peigne d’or et de la senestre un miroir d’argent bordé d’or.

Timbré d’une couronne de baron.

Les d’Ornellas, sont issus d’une ancienne famille du Portugal dont le bien noble était la seigneurie de Dornelas, située entre Homen et Cavado, paroisse de Sao Salvador, du conseil d’Amares. Thomas Vincent d’OrneIlas, né de père portugais, a toujours gardé le nationalité portugaise. Venant du Pérou, il avait acheté Thouars en 1923, il y a résidé une dizaine d’années avant de retourner définitivement au Pérou où il est décédé le 23 décembre 1963.

Nous entrons maintenant à l’intérieur du château par la façade sud.

Devant nous, au dessus du grand escalier. il y avait autrefois trois vitraux armoriés. Ils furent détruits par des vandales vers le début des années 1980, alors que le château était dans un complet abandon. Toutefois, nous avons pu les admirer lors de l’exposition « Châteaux et maisons de plaisance de Talence », qui s’est tenue au château Margaut, à Talence, du 19 février au 1er mars 1987. Ils avaient été heureusement recréés par un artisan verrier..

On constate qu’ils ont la forme caractéristique de l’écu anglais. Cette forme est peu usité en France. L’un de ces trois vitraux représente les armoiries de la famille d’Ornellas que nous venons de décrire. Sur cette œuvre, le contraste et le mariage subtil des émaux et des métaux est superbe.

Le second vitrail armorié se lit : De gueules, à la croix alésée d’or, accompagnée en chef de 2 étoiles à 4 rais du même (habituellement, en héraldique, les étoiles sont à 5 rais ou plus).

Nous retrouvons cette croix alésée dans le blason des Pelleriort-Burète, famille alliée aux Balguerie, lesquels furent propriétaires de Thouars à partir de l 859.

Quant au dernier vitrail armorié, il se lit : De gueules, à 2 éperons au naturel, à la pointe d’or et 2 cadenas du même, posés 2 et 2.

Ce blason n’évoque aucun des propriétaires connus depuis le XVème siècle. De plus, les meubles qui y figurent ne sont pas courant en héraldique.

Ces trois vitraux devaient dater, comme la ferronnerie du balcon et le style du cadran solaire, de l’époque d’arrivée des Ornellas à Thouars, à partir de 1923. Ces œuvres d’art nous ont permis de retrouver  cette  famille  qui  fut  la  dernière à apporter ses lettres de noblesse à notre vieux château.

 

Patrick CARAYOL

Remerciements

Je remercie pour leur aide précieuse Madame Véronique Martigny, archiviste municipale de Talence, Monsieur Max-René Guéguen, héraldiste enlumineur, Monsieur le baron Jean-Paul d’Ornellas, Monsieur Patrick Esclaffer de la Rode, héraldiste, généalogiste et historien du Périgord, Monsieur A.C. Fougeroullas, président de la S.H.P et Messieurs B. Capdupuy, A. Champ et J.-C. Drouin de Mémoire et Patrimoine de Talence.

 Notes : 
1       Écrivain-poète du Languedoc. Préface de la réédition de l’ouvrage La symbolique du blason par Vulson de La Colombière (épuisé).
2       Transcription de l’inscription. Nous remercions MM. B. Capdupuy et J.-C. Drouin pour la délicate lecture et la traduction de la maxime.
3        Selon une tradition familiale, ce meuble est le signe propre au père du baron Thomas-Vincent d’Ornellas. Il est placé à dextre de l’écu.

 

Sources

Archives municipales de Talence. Archives départementales de la Gironde.

Bibliographie générale

Collectif – Talence à travers les siècles, Recherches Archéologiques Girondines – OCET, 1986.

Collectif – Talence dans l’Histoire, Ville de Talence – FHSO, 2003.

Bibliographie  héraldique

Armorial de l’A.N.F., Éditions du Gui.

Cauna  (J. de)  – Armorial  des  Landes,  Princi  Negue Editor.

Armorial du Bordelais, 1902, 3 t.

Armorial du Vivarais, Laffite Reprints. Provinces de France, Histoire et Dynasties.

Gattegno (David) –B.A.B.A. héraldique, Pardès, 1996. Nobiliaire portugais et brésilien, XIX< siècle, t. 3.

L’auteur : Patrick Carayol, héraldiste, est le délégué pour l‘Aquitaine de la Société Héraldique Pictave.