Bulletin 07 – La Hauresse, quel drôle de nom !

La Hauresse 7-1Il existait à Talence un village, un cournau comme on disait ici, appelé cournau de la Forêt. Très ancien, il s’était implanté près du carrefour de deux des plus anciens chemin traversant Talence : celui de Bordeaux à Monjoux (nord-sud) et celui de la Garonne à Pessac (est-ouest), un précieux tronçon, appelé aujourd’hui chemin des Maures, est le dernier témoin de ces voies historiques.

Ce coumau devait être typique de ces petites communautés,  autorisées  à  coloniser  la  forêt royale.  Nous avons eu l’occasion  de le citer à propos de la disparition de la bastide de Baa, dans l’article sur les occupants du château de Thouars.

Ses habitants avaient vu se construire successivement la bastide royale, puis le château de Thouars dont il n’était séparé que par le chemin de Monjoux (actuelle avenue de Thouars).

C’est aux XVIIIème et XIXème siècles que l’on trouve ce cournau sous le nom de la Hauresse et autres variantes issues de graphies phonétiques.

Cette forme gasconne de forêt est peu répandue et de ce fait absente des dictionnaires et ouvrages sur la toponymie régionale.

« FORÊT », ORIGINE DU NOM

Alors que dans notre  français  contemporain forêt signifie une grande étendue de terrain plantée d’arbres, ce mot, et ses variantes, a connu au cours des âges plusieurs sens.

Il est issu de bas latin forestis et indiquait à l’origine une forêt relevant de la cour de justice du roi. Il évolue sous la forme forest vers 1100, alors que les autres lieux de grande étendue plantés d’arbres sont toujours désignés forestis.

C’est vers 1260 qu’apparaît le terme forestier pour désigner l’habitant de la forêt. Il devient rapidement synonyme de sauvage, grossier.

De  forest,  on  connaît  les  variantes foreste (1138), foree (1155)et forel (1246).

L’aspect juridique perdure et se transforme sous la féodalité en foresterie (1294) pour désigner une forêt où il est défendu de chasser. Ce mot donnera en gascon le verbe forestar signifiant : exercer les droits d’usage et de pacage dans une forêt.

« FORÊT » À TALENCE

Sur le plan toponymique le mot  subit deux sortes d’évolutions, tandis qu’une respecte la graphie française avec forest devenu forêt, la seconde est influencée par la prononciation gasconne avec hauresse. Comme le dit Simin Palay, les Gascons en effet répugnent à employer le son f et le remplacent par h aspiré ; dans son dictionnaire, il cite hourès en renvoyant à ahourès, auquel mot figure hourèst en variante. L’ahorest, en graphie normalisée est probablement devenu la haures (sa) par sa ressemblance à hauressa, la femme d’un forgeron (haur) (1) Ce n’est donc que par un examen de l’environnement du lieu que l’on peut distinguer le sens qu’il faut attribuer à ce mot. Dans le cas de Talence il est hors de doute qu’il s’agit bien de la forêt.

Voici quelques exemples des deux formes Forêt et Hauresse que nous avons pu retrouver.

LE COURNAU DE LA FORÊT DE 1276 À  1890

Rappelons qu’un cornau, mot  gascon, est un hameau souvent issu de déforestation et, par extension, un village. Talence possédait plusieurs cornaus (se prononçait cournaü).

Au XIIIème siècle sont cités la foresta regis (forêt du roi) et un personnage Guillaume de la Forest, lequel, d’après l’historien Trabut-Cussac, doit probablement son nom au village de la Forêt.

Au XVIIIe siècle, ce village est nommé village de la Forêt, cornau de la Forêt, village de forest, tandis qu’y conduit le chemin de Bordeaux au Village de Foret et au château de Thouars. De ce fait la forêt environnante est désignée sous le nom de forêt de Cornau.

Le nom persistera jusqu’à la fin du XIXe siècle où nous le rencontrons dans une délibération du Conseil municipal talençais.

LA HAURESSE DE 1760 À 1841

Sur les cartes et plans du cadastre le lieu se trouve sous les appellations : La Hauresse, au Hourée, le Houré, le Houries, le Hourès. Il faut se souvenir qu’un dicton du siècle dernier prétendait encore que « Les noms propres n’ont pas d’orthographe ».

PETIT PAR COURS HISTORIQUE

Au Moyen Âge, la foreste burdegale, forêt royale de Bordeaux, recouvre en partie les paroisses de Talence, Gradignan et Villenave-d’Ornon. Il est probable que les vignes, plantées aux portes de Bordeaux, devaient s’arrêter au vallon du ruisseau d’Ars et qu’à partir de là, forêt et landes s’étendaient vers le sud.

Dans les célèbres Illégalités de Camparrian des Rôles gascons, nous rencontrons la foresta de Talanssa en 1262. Antérieur à la construction de la bastide de Baa qui lui était voisine, notre cornau dut être concurrencé lors de sa création en 1288, mais, curieusement, c’est lui qui survivra alors que l’entreprise royale déclinera rapidement.

C’est au XVIIIème siècle, sur la carte de Cassini que nous trouvons la première mention de la Hauresse, reprise un peu plus tard sur la carte de Belleyme. Cette orthographe fantaisiste a le mérite de nous renseigner sur la prononciation d’un mot qui aurait dû s’écrire Horest. Les géomètre qui dressent les plans du sud de Talence en 1782 écrivent soit Village de Foret, soit Village de Forest. Quant à l’abbé Baurein, il le nomme à cette même époque Cornau de la forêt. On constate par ces exemples la différence d’interprétation entre les géographes royaux étrangers au pays et les géomètres et érudits bordelais qui savent traduire en français les noms indiqués en gascon.

La dernière mention connue date de 1890. William Lawton, propriétaire du domaine de Thouars, possède également le lieu de Forêt,mais à cette époque le village n’existe plus, seules quelques maisons éparses ont subsisté.

Je remercie Monsieur Jean Rigouste qui m’a guidé dans ces recherches.

 Notes

(1) : Il y avait à Bordeaux la rue des Haures, peuplée de forgerons et d’armuriers. Son nom a été francisé en rue des Faures.

Sources

Archives municipales de Talence. Archives municipales de Bordeaux.

Bibliographie

Celle-ci étant trop importante pour prendre place ici, l’auteur se tient à la disposition des lecteurs qui souhaiteraient la connaître.

Cartographie

Cartes de Cassini et de Belleyme.

Ensemble des plans du cadastre talençais.