Bulletin 07 – De Talence à Compostelle

Cela fait dix ans que je marche sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle. La première fois, je suis partie avec une amie de Talence, Danièle : nous avons mis nos pieds dans les pas de ces millions de pèlerins qui depuis le Moyen Âge cheminent jusqu’en Galice. Nous nous sommes senties importantes et bien petites à la fois.

Depuis je marche seule. Je suis partie du Puy, de Bayonne, du Mont St Michel. Je n’avais jamais dépassé Pamplona. Cette fois ci, c’est différent. C’est le vrai, le grand, l’unique Chemin : celui qui part de chez moi et me conduira à Compostelle, là-bas, tout au bout, à l’ouest.

Alors je ferme ma porte derrière moi, le cœur serré, le cœur joyeux en ce 9 septembre 2007.

En bas de l’immeuble j ‘ai regardé si Colette était à sa fenêtre mais j ‘avais un peu de retard sur l’horaire prévu et à 16h30, je me suis élancée en direction de la petite poste de Talence.

Mon bâton bien en main et mon sac arrimé j’ai  réalisé que je  partais pour au moins sept semaines éloignée de ma famille, de mes amis, de ma maison ! J’ai ressenti une grande excitation intérieure mais tout de même tempérée par un doute : arriverai-je au bout ? Les ampoules, les tendinites, le mauvais temps, la santé de mes parents ne feront-ils pas obstacle à ce projet qui me tient tant à cœur ? Il faut que j’accepte l’idée que mon chemin peut être interrompu.

Pas de balisage pour traverser Talence alors je prends la voie directe : je dépasse la maison Veillon et son joli bois puis je rejoins le quartier de Thouars. Je franchis le pont sur l’autoroute et j’entre dans la ville de Gradignan pour une première étape au gîte de Cayac.

Sept petits kilomètres et déjà je suis dans l’aventure, un peu étonnée aussi d’être déjà une « étrangère » sur une terre familière.

« Vous êtes courageuse » me dit-on souvent depuis que je suis revenue. Et pourquoi être partie seule pour faire tous ces kilomètres (1 100) ? À cause d’une promesse ? Pour maigrir ? Un défi, un exploit sportif, un problème ?

Talence compostelle 7-1

L’ancien hôpital jacquaire de Bardenac à Talence.
Devenu le Relais de Compostelle Bardenac.
Le 27 juin 1993, le matin vers 09h00. 

Chacun part avec ses raisons ; certains reviennent transformés, d’autres simplement heureux, d’autres peut-être déçus. Tous en reviennent enrichis.

Pour moi ce chemin a été une « parenthèse enchantée », un monde en marge du temps habituel. J’ai pendant sept semaines écouté la nature, j ‘ai eu l’impression de marcher vers l’éternité sans fin en traversant les Landes. J’ai aimé cette liberté silencieuse d’aller à mon rythme, de m’arrêter pour contempler ou écrire, de profiter de ce temps sans contrainte pour laisser libre cours à mon imagination et à mes pensées.

Talence compostelle 7-2

À partir de Saint Palais et en Espagne, j’ai intégré le flot des pèlerins mais j’ai voulu garder mon indépendance, farouchement. Au fil des jours et des étapes j’ai lié des amitiés, des conversations. J’ai retrouvé des visages, je les ai perdus. Je me suis parfois sentie un peu lasse, parfois un peu seule. J’ai été grisée par la marche et les paysages. Jamais je n’aurais donné ma place à personne.

Le point commun que j’ai trouvé entre tous les pèlerins-marcheurs, c’est leur sourire. Ce chemin nous rend sereins et heureux. « Je souhaiterais conserver cette paix intérieure que je trouve ici » me disait une pèlerine allemande qui venait de perdre son mari.

Ce chemin m’a aidée à repousser mes limites. À vivre avec le minimum, l’essentiel, on oublie les habitudes de confort, les dépenses inutiles. La seule préoccupation, c’est l’état des pieds et l’étape du jour. Les compagnons de route vivent dans la même simplicité. Il n’y a pas de position sociale, seulement des individus issus d’un pays, d’une région, d’un village. Un point de départ et un point d’arrivée.

Ce chemin apprend la générosité et la tolérance. Moi qui revendiquais ma liberté et mon indépendance, j’ai reçu avec gratitude les attentions des autres quand j ‘en ai eu besoin. Alors, j ‘ai appris le partage.

J’ai suivi le « camino francés » jusqu’à Santiago. J’ai déposé une pierre à la Croix de Ferro (1), brûlé un vêtement au Cap Finisterre. J’ai fleuri mon bâton tout au long du chemin.

Je suis arrivée le 24 octobre à la cathédrale de Santiago et là au pied de l’escalier monumental nous avons fait une immense ronde d’amitié avec tous les pèlerins qui avions cheminé un moment ensemble.

Les chemins de St Jacques de Compostelle sont inscrits au Patrimoine de l’Humanité de l’UNESCO. Talence en fait partie.

 

Notes

(1) – Il s’agit d’une coutume jacquaire qui consiste à déposer une pierre que l’on a ramassée chez soi, avant de partir et que l’on peut charger ou non d’intentions.

 

Ceux qui seraient tentés de vivre cette belle expérience peuvent prendre contact avec l’association des Amis de Saint-Jacques-de-Compostelle Gradignan-Gironde au prieuré de Cayac à la sortie sud de Gradignan : 06 82 00 88 94 –http://decayacacompostelle.free.fr

 

Nicole GAYET-DELAMOTTE