Bulletin 06 – Un patrimoine qu’il faut restaurer et préserver : les ex-votos peints de l’église de Talence

C’est sous l’angle de la nécessaire préservation du patrimoine que nous examinons ici ces ex-voto de l‘église de Talence.

 La statue de Notre-Dame de la Rame ou des Monges que l’on peut voir dans l’Eglise Notre­ Dame de Talence est une ancienne Pietà datée, d’après des spécialistes en statuaire mariale, de la fin du XVème siècle. Après avoir été l’objet de pèlerinages, elle resta longtemps oubliée, pendant une époque troublée, dans les ruines  d’une ancienne chapelle des religieuses de l’abbaye de Fontevraud située près de la mairie actuelle, rue Ambroise Paré et elle fut redécouverte le 29 décembre 1729. Cette statue, après quelques nouvelles péripéties, fut installée dans l’église Saint-Pierre, qui était située sur l’emplacement de l’ancien commissariat, transportée ensuite à l’église construite en 1823 sur l’emplacement de l’actuelle église, pour être abandonnée en 1835. Après un séjour de huit ans environ dans la maison de Mlle de Marbotin, une paroissienne de Talence, la Pietà trouva sa place définitive dans l’église actuelle commencée en 1843, consacrée le 12 août 1847 et remise à la commune le 6 février 1848. Les habitants de Talence étaient tellement  attachés à cette statue, qu’ils allèrent jusqu’à descendre de nuit, plusieurs fois, une autre statue de la Vierge, celle qui orne, encore aujourd’hui, la façade de l’église jusq’à ce qu’une barre de fer qui la scellait au mur les en empêchât.

Des vertus miraculeuses furent attribuées à la Pietà, ce qui lui valut d’être l’objet, dans sa nouvelle église, de pèlerinages renouvelés, de prières, de vœux, de supplications dont les ex­ voto sont la preuve aujourd’hui. Ces ex-voto qui existaient en grand nombre à Talence ont eu une malencontreuse tendance à quitter notre commune. Nous en avons même retrouvé un au Musée de la Marine à Paris. Par quel cheminement y est-il arrivé ?  D’autres, et c’est bien ainsi, ont trouvé refuge au musée religieux de Verdelais.  Ceux  qui restent encore  à Talence sont en très mauvais état. Mémoire et Patrimoine a cru très objectivement de son rôle, d’une part, de faire connaître ces ex-voto par ces articles publiés dans notre bulletin et, d’autre part, sur ses deniers, de faire restaurer l’un d’eux par une maison hautement spécialisée de Bordeaux, en espérant que la restauration de cet ex-voto classé numéro un dans l’inventaire du Ministère de la Culture de 1980, servira d’exemple et provoquera d’autres restaurations sur des fonds publics ou privés.

Nous sommes prêts à recueillir les offres de mécènes potentiels. La restauration d’un ex-voto coûte 2 200 euros. Il est temps que nous nous préoccupions tous de la conservation de ces souvenirs du passé talençais. Bien entendu, d’autres objets religieux ou non religieux du passé talençais nous intéressent tout autant que ces ex-voto.

Après cette introduction consacrée à la présentation de la Pietà, voici quelques commentaires sur les ex-voto qui me semblent les plus marquants , pour que les lecteurs de notre Bulletin puissent mieux en apprécier l’intérêt.

exvoto 6-aExaminons tout d’abord l’ « ex-voto de 1849 », sans inscription particulière, sauf cette date de confection, donc peu après la construction de la nouvelle église. Il est pour nous le plus talençais des ex-voto et il constitue un intéressant témoignage historique et architectural puisqu’on y voit l’abside détruite en 1960-1961, lors de l’agrandissement de l’église. L’autel, de couleur blanche, peut-être en marbre, est surmonté d’un tabernacle du même matériau et d’une croix d’autel en bronze. Six hauts chandeliers d’autel complètent l’ensemble. Un parement de couleur bleu s’harmonise avec la couleur blanche de l’autel, le blanc et le bleu étant, comme on le sait, les couleurs de la Vierge dont la statue est placée dans une niche située en hauteur, au centre du mur semi-circulaire de l’abside qui est le chœur liturgique et qui est séparée de la nef par une clôture en métal dont le sommet servait de table de communion.  La  Pietà  est  revêtue d’un  manteau doré et d’une robe dont la tête du Christ émerge.

Des pilastres ornementaux cannelés et des colonnes cannelées de soutènement de la voûte se terminent par des chapiteaux doriques revus par le style un peu chargé du XIXème siècle. Ces éléments architecturaux donnent à l’ensemble un caractère monumental bien rendu par le peintre, si l’on veut bien oublier quelques approximations dans l’application des lois de la perspective. Par exemple, la partie de la voûte située à droite de l’abside n’est pas tout à fait convaincante.

La paroissienne agenouillée sur un prie-Dieu, seule devant l’abside, illustre la dévotion du milieu du XIXe siècle pour la Pietà de Talence. Cet ex-voto ne semble pas avoir été peint pour exprimer des remerciements pour un souhait particulier exaucé. Le peintre n’est peut-être pas un peintre habituel d’ex-voto, il y a trop de recherche dans sa peinture. La commande était sans doute destinée à rendre hommage à cette Pietà qui venait d’être installée dans la nouvelle église.

exvoto 6-eL’ « ex-voto. 1855.19 et 27 février.» est un autre exemple d’ex-voto de bonne facture. Il est peint avec une certaine recherche qui se traduit par une « mise en scène » où les éléments sont bien distribués dans l’espace du tableau, qu’il s’agisse de la place de la Vierge, de la place centrale des personnages, représentés de profil, ou du lit d’enfant situé au fond à droite de la chambre. L’expression des visages est bien caractérisée pour tous les personnages, qu’il s’agisse de la douceur  du visage de la Vierge ou de l’inquiétude de celui de la mère. Les ressemblances entre l’attitude des deux mères, tenant chacune leur enfant, est volontairement soulignée par le peintre par l’axe diagonal qui structure la partie gauche de l’ex-voto et qui donne à cette scène une grande intensité dramatique. C’est le moment de l’imploration initiale de la Vierge qui a été représenté par le peintre, une fois la guérison obtenue. Nous pouvons retenir cette hypothèse d’une guérison du nouveau-né car elle est suggérée par l’inscription de deux dates, le 19 et le 27 février, situées à huit jours d’intervalle.

Un autre effet pictural de « mise en abyme » est produit par la présence dans la chambre d’une gravure représentant la Vierge. Tout ceci ressortit d’une technique vraiment élaborée. Soulignons également les beaux plissés blancs et bleus des vêtements et des rideaux du lit. Les vêtements du couple, robe et redingote, sont de bonne coupe et montrent qu’il s’agit d’une famille aisée. Ceci indique que les ex-voto avaient leur coût et qu’ils n’étaient peut-être pas à la portée de toutes les bourses, sauf quand plusieurs personnes se réunissaient pour payer le peintre.

exvoto 6-iOn peut rapprocher de ce dernier ex-voto deux autres ex-voto de facture identique, de la même époque, le milieu du XIXe siècle, peut-être du même peintre, et qui s’intitulent « Vœu adressé à la Très Sainte Vierge le 16 décembre 1851, aussi exaucé » et « Hommage à la Très Sainte Vierge. Vœu fait par Madame Mélini. Octobre 1850. » Le premier de ces deux ex-voto est en bon état. Il est accroché au mur de la salle à manger du presbytère.

Les deux ex-voto montrent que, vers 1850, la peinture des ex-voto se fait moins naïve, les attitudes et les vêtements des personnages sont mieux rendus, les intérieurs évoqués plus habilement. La Vierge est représentée d’une façon spectaculaire dans la partie supérieure gauche du tableau, assise au milieu des nuées, tenant dans ses bras l’Enfant-Jésus. Pour les habits de la Vierge, les couleurs utilisées sont traditionnellement le bleu et le rouge.

D’autres ex-voto présentent des qualités esthétiques qu’il convient de souligner.

exvoto 6-kDans l’ex-voto non daté « Une pauvre famille se recommande à la très Sainte Vierge pour obtenir la guérison de leur Père », la somptuosité des couleurs des habits et des tentures est remarquable, ainsi que le traitement pictural de la scène de l’Annonciation. La représentation de l’Esprit-Saint, de l’archange Gabriel, de la Vierge et d’un paysage de Galilée compose une harmonie de couleurs intéressante.

 

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Une belle harmonie de couleurs, pour celui-ci un mélange de rose et de bleu, est également présente  dans  l’ex-voto  «  Par  Elie Pezat, le 3 décembre à 8 heures du matin, 1788 ». Il s’agit à nouveau, très certainement, d’une guérison inespérée.

 

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Les teintes de bleu et les plissés des habits sont également  remarquables  dans  l’ex-voto « Dolores Richard 1855 ».

 

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C’est une ingénieuse  composition du tableau qui caractérise l’ex-voto « Marie Moreau guérie ». La femme en prière implore la Vierge. Elle est située au centre d’une couronne végétale verte qui est elle-même disposée dans un encadrement ovale. Les mots de la légende : « Abandonnée des médecins, elle est guérie par N.-D. de Talence le 12 février 1847 », inscrits sur un ruban , sont disposés comme des rayons autour de l’image centrale.

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Quant à l’ex-voto « Vœu fait par Catherine Delage, infirme depuis 13 ans, guérie après avoir fait une neuvaine à Notre-Dame de Talence le 8 octobre 1820 », il constitue un bel exemple de peinture expressive. Les visages de la Vierge et du Christ, ainsi que celui de Catherine Delage sont l’œuvre d’un bon peintre.

À partir de 1875 environ, les ex-voto peints de Talence, ont été remplacés par des plaques de marbre. Nous prendrons comme exemple un ex-voto en marbre assez récent puisqu’il s’agit d’un ex-voto apposé par les habitants du Haillan, en 1944, après que leur commune eut évité l’explosion redoutée, lors du départ de l’armée d’occupation, d’un important dépôt de munitions . Les habitants de cette commune, réunis dans leur église, avaient alors imploré Notre-Dame de Talence.