Bulletin 06 – Saint Clair l’Africain et les filles de Talence

 

Saint Clair est depuis longtemps vénéré en Gascogne. Il est présent dans de nombreux sanctuaires et dans les Landes ce sont surtout des sources qui lui sont dédiées. Son nom lui a valu la réputation de soigner les yeux, mais suivant les endroits, bien d’autres mérites lui sont attribués. De nos jours, on connaît encore les sources de Mons à Belin-Béliet, de Biganon à Moustey, de Boos, Bougue, Cauvignac, Saint­ Léger-de-Balson, Saint-Paul-en-Born, Saint­ Saturnin, Tounouet, Vert, Ygos, etc. (SSG p. 56 à 176).

Il y a plusieurs « saint Clair ». Le plus connu était un breton prénommé Kler, il fut le premier évêque de Nantes et il y mourut le 10 octobre 309. Fêté en ce jour anniversaire, il était renommé pour rendre la vue aux aveugles. Moins connus, il y eut un compagnon de saint Martin, mort vers 396 et fêté le 8 novembre, un abbé, mort à Vienne un 1er janvier vers 660 et fêté ce jour-là et aussi un prêtre, originaire d’Angleterre qui, devenu ermite en Normandie , passa par Paris avant de se retirer dans le Vexin près de Gisors où il fut assassiné au IXème siècle. Ce dernier est fêté le 18 juillet ou le 4 novembre.

Mais chez nous, en Gascogne, c’est encore un autre Clair qui est vénéré. Bien antérieur dans l’histoire aux quatre précédents, ce saint Clair, dont la belle légende frôle le mythe, est dit « l’Africain » à cause de ses origines. Bien qu’il fût paraît-il souvent confondu avec le saint breton (SEB pp. 63, 90), ce Clair se distingue en tant que précurseur dans un pays encore fidèle aux cultes celtes et romains. Ce serait en effet le pape Anaclet (76-88) qui après l’avoir sacré évêque, l’aurait envoyé évangéliser l’Aquitaine, ou du moins la partie de la province romaine de ce nom qui prendra un siècle plus tard le nom de Novempopulanie. Il y serait arrivé en l’an 104 (ou 130 selon les sources). Après avoir réussi à convertir quelques Aquitains, il fut confronté aux autorités gallo-romaines de Lectoure qui le sommèrent de sacrifier à leurs dieux. Fidèle à sa foi, il réalisa un prodige avant d’être décapité.

La tradition lui accorde dans son martyre la compagnie de Babyle, Justin, Géronce, Jean, Sever et Polycarpe, six autres saints des premiers siècles. En réalité, il semble que certains de ces compagnons, bien connus du martyrologe régional, ne soient apparus qu’un peu plus tard et qu’en fait ne se retrouvèrent en la compagnie de saint Clair que sous la forme de saintes reliques.

Par contre, plusieurs historiens s’accordaient autrefois pour relater qu’en 778, après le désastre de Roncevaux, Charlemagne, en traversant la Gascogne, ait ramené à Bordeaux les reliques de ces sept martyres et qu’il les fit déposer à l’église de Sainte-Eulalie où il fonda une chapelle spécialement destinée à les recevoir. De nos jours, cette intervention de l’empereur est mise en doute.

Le sanctuaire bordelais, qui depuis le VIIème siècle possédait déjà un bras de sa sainte patronne, devint un lieu de pèlerinage particulièrement fréquenté. Les sept dépouilles gasconnes devinrent les célèbres « Corps Saints » que l’église Sainte-Eulalie s’honore de conserver. Un vitrail de la chapelle Saint-Clair illustre les différents épisodes de cette lointaine épopée.

Après bien des vicissitudes durant les guerres et les révolutions, sachez que le crâne de saint Clair est curieusement conservé de nos jours dans un buste de bois dit de « saint Augustin », un autre Africain.

Chappelle St CLair LectoureDans la cathédrale de Lectoure, la plus belle chapelle est dédiée à saint Clair. Cette chapelle occupe la même situation que dans l’église Sainte-Eulalie de Bordeaux. C’est le 12 octobre 1858 que le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, accepta de remettre une partie des reliques de ce saint sur le lieu de son martyre. En 1866, Saint-Léger-de-Balson obtint à son tour un os de ce saint très demandé.
Les vieux almanachs régionaux nous apprennent que notre saint gascon doit être honoré le 1er juin et ignorent les autres fêtes. C’est en effet à cette date qu’avait lieu d’importantes célébrations à Sainte-Eulalie (SEB p. 76). C’est également pour le 1er juin qu’avait lieu les pèlerinages aux églises et sources de
Mons et Saint-Léger-de-Balson, ainsi qu’à l’église de Comps près de Bourg. On y priait surtout pour les maux des yeux.

Les Talençais n’ayant aucune source dédiée à ce saint, c’est donc à Sainte-Eulalie qu’ils allaient faire leurs dévotions. Pourquoi Sainte-Eulalie ? Cela remonte probablement à une ancienne tradition, cette église ayant été en quelque sorte une seconde paroisse pour les Talençais, surtout pour ceux de la partie nord-ouest. Rappelons brièvement qu’autrefois Talence s’étendait beaucoup plus loin avec la paroisse de Saint-Laurent d’Escure située sur la rive droite du Peugue. Vers le XVème siècle, cette paroisse en déclin ayant été annexée par Sainte-Eulalie, les fidèles se reportèrent sur cette dernière (TDH p. 81).

6 Ste EulalieC’est ainsi que les Talençais avaient coutume de participer à ce pèlerinage qui réunissait des fidèles venant de toute la région. Les célébrations commençaient dès la veille au soir. L’usage voulait en effet que le fête se prépare en veillant Saint Clair dans l’église pendant la nuit du 31 mai au 1er juin avant de participer à d’autres cérémonies et réjouissances. pour ceux qui venaient de loin, le pèlerinage prenait ainsi plusieurs jours comme le disait ce proverbe mis en chanson :

« Qui a sent Clar veilhar, 
Pan per deu mes se deu protar.
En may y ba, en juin s’en tourne »

« Qui va à Saint Clair veiller
Pain pour deux mois doit emporter
En mai s’en va, en juin s’en retourne. »

Comme partout, des manifestations profanes se mêlaient aux religieuses. A certaines époques, les cérémonies tournèrent à la kermesse, voire en irrespectueuses plaisanteries comme le relate Maurice Ferrus dans son ouvrage (SEB p. 78). L’abbé de Traversay attribue ces excès aux passions nées des guerres de religions (p.26).

D’après le témoignage de M. Lachapelle, transmis par Félix Arnaudin, il semblerait que ce pèlerinage à Sainte Eulalie n’existait plus au début du XXème siècle. Mais sous l’Ancien Régime, ces grands mouvements de foule attiraient bien entendu la jeunesse, certains pour prier et beaucoup d’autres pour s’amuser et danser.  Dans le gascon de l’époque, c’était une « bote » (fête votive) ou un « roumiuàdge » (pèlerinage). Pour danser, on avait souvent d’autre recours que de s’accompagner en chantant tandis que les frappements de mains et des sabots sur le sol donnaient le rythme, mais nous allons voir que parfois, comble de l’élégance, des ,jeunes filles portaient des chaussures de cuirs.

Par bonheur, c’est une de ces « chansons de danse » qui nous est parvenue, elle remonte probablement au XVIIème siècle et nous relate précisément cette fête de Saint-Clair où allaient « les filles de Talence ». Le fait qu’elle ait été recueillie à Belin par Félix Arnaudin au début du XXème siècle nous prouve que ces airs populaires perduraient tout en se répandant aux alentours. Nous remarquerons que le nom de Talence y figure sous son ancienne forme. Cette chanson de danse « talençaise », précieuse pour notre patrimoine culturel, est la plus ancienne que nous connaissions, la voici :

Las hilhas de Talança

Las hilhas de Talança, (bis)
O la,
Landridà,
A sent Clar van velhar. (bis)

Se son aginolhadas,
Davant lo gran autar.

En sortins de la glèisa,
An vist Pièrre arribar.

Leis-i demanda en totas :
« Vos tu te maridar ? »

« Pa’umens dab tu, lo Pièrre,
Ne’n sas pas pro dançar. »

Eth s’i vira d’esquina,
Se bota a tant plorar.

Sa mair que l’i demanda :
« Pièrre, qu’as a plorar ? »

« Las hilhas de Talança
M’ an gausat refusar. »

« Cho ! cho ! cho !cho !Io Pièrre,
Gojatas troberàs. »

« Pas corn las de Talança,
Son bien a mon agrat. »

« Portan cotilhons roges
E solièrs borrugats. »
« Son primas de cintura,
Aisidas a’mbraçar. »

À chaque couplet on intercale entre les deux vers : « 0 la, – Landridà ».

Les filles de Talence

Les filles de Talence (bis)
O la,
Landrida
À Saint-Clair vont veiller (ou danser) (bis)

Elles se sont agenouillées
Devant le grand autel

En sortant de l’église
Elles ont vu Pierre arriver

Il leur demande à toutes
Veux-tu te marier ?

Pas au moins avec toi, le Pierre
Tu ne sais pas assez bien danser

Il leur tourne le dos
Et se met à pleurer

Sa mère lui demande
Pierre qu’as-tu à pleurer ?

Les filles de Talence
Ont osé me refuser

Chut !chut ! chut !chut ! le Pierre
Des filles tu trouveras

Pas comme celles de Talence
Qui sont bien à mon gré

Elles portent des cotillons rouges
Des souliers de cuir décoré
Elles ont la taille fine
(Et sont) Faciles à embrasser.

Rappelons qu’en gascon le « r » final ne se prononce pas, ainsi « sent Clar » se prononce « sent Cla ».

 

Ces chansons se transmettant oralement, il était normal qu’elles comportent de nombreuses variantes, j’en cite deux dans la traduction à titre d’exemple. L’essentiel est dans l’esprit de la chanson, celle-ci ayant entre autres mérites de nous peindre un portrait de ces belles Talençaiss qui savaient allier à leurs traditionnelles dévotions le plaisir de s’amuser et danser. Comme le rapporte Félix Arnaudin , une vieille chanteuse d’Ychoux se souvenait à propos des fêtes : « Bien entendu, nous n’y allions que pour danser (…) . Pourtant, nous n ‘aurions jamais manqué, avant la danse, d’aller entendre un bout de messe (…). À quinze ou seize ans, pensez si les mollets nous démangeaient. Et ainsi, le bon Dieu et le diable avaient chacun sa part.»

Sources et bibliographie sommaire

Amaudin (F.) – Chants populaires de la Grande Lande, t. 2. Darrigrand (R.) – La littérature girondine, in : Gironde terre occitane.
Ferrus (M.) – Sainte-Eulalie de Bordeaux . SEB
Marliave (O. de) -Sources et Saints guérisseurs des Landes de Gascogne. SSG
Traversay (abbé de) – Sainte-Eulalie de Bordeaux.
Réunion d’auteurs -Talence dans l’Histoire. TDH