Bulletin 06 – Les Ex-voto de Notre-Dame de Talence au XVIIIème siècle

 

La Vierge de Talence est une pietà du XVème siècle qui se trouve actuellement dans l’église paroissiale.

Au XVIIIème siècle, elle était dans la modeste chapelle de l’ancien prieuré de La Rame, dite chapelle des Monges, appartenant à l’ordre de Fontevraud. Cette statue s’y trouvait depuis le XVIe siècle. Pour l’histoire de ce prieuré nous renvoyons  le lecteur  au chapitre  qui  lui est consacré dans Talence dans l’Histoire, page 82.

Au début du XVIIIème siècle, l’ensemble du prieuré étant abandonné et en ruine, la chapelle fut restaurée après la redécouverte de la pietà en décembre 1729. « Dès le commencement de janvier. .. » nous dit l’abbé Royer, «… les fidèles reprenaient donc le chemin de Talence, et le roumibage ou pèlerinage abandonné depuis cent ans. » (LRD p. 23). Ce grand mouvement de foule, spontané et populaire, s’accompagna de nombreuses offrandes et ceci bien avant la bénédiction du sanctuaire qui n’eut lieu que le 12 octobre 1731.

Le premier inventaire de la chapelle fut fait par le père Le Chat, visiteur de « l’Ordre de Frontevrault » le 14 octobre 1731, soit seulement deux jours après son ouverture officielle au public. On y découvre une profusion d’instruments, de mobilier religieux, d’offrandes ainsi que 380 livres d’argent, le tout étant remis à Mathurin Mouliney « qui s’en est chargé pour en répondre » (AD 49 liasse de La Rame), lequel est par ce fait confirmé dans sa fonction de marguillier du sanctuaire.

Dans cette première liste, les seuls ex-voto qui figurent sont résumés en « plusieurs tableaux avec beaucoup de rubans et autres petits ornements que la dévotion du peuple a fourny ».

Cet inventaire se poursuit  le 14 janvier 1732. Il y figure, outre diverses « libéralités » de valeur, les premiers ex-voto qui nous soient mentionnés en détail. En voici la liste :

  • 1 main et (1) bras d’argent.
  • 1 menton d’argent.
  • 1 jambe d’argent.
  • 1 corps d’argent.
  • 4 médailles d’argent.
  • 2 têtes d’argent.
  • 1 oreille d’argent.
  • 3 couronnes faites de dentelles et rubans, suspendues et plusieurs têtes, corps, bras jambes et autres de cire blanche « donnés aussy ».

Nous voyons par là que l’antique tradition qui consistait à représenter la partie du corps malade est toujours prédominante. De plus, la présence de « 4 petits navires donnés pour être suspendus au devant de l’autel », nous prouve que les dévotions ou pèlerinages de marins bordelais ont déjà commencés. C’est donc à partir de cette époque que N.-D. de Talence sera surtout connue sous le nom de « Notre-Dame de Boun Port »). Quelques-uns de ces ex-voto figurent sur une gravure intitulée « chapelle de Talence notre Dame de Bon Port » (AM Bx et TDH p. 83). Cette gravure de 41 x 52 cm daterait de 1730-31 environ.

C’est avec la Révolution de 1789 que nous trouvons à nouveau  un inventaire. Le 3 mai 1790, « les officiers municipaux de la paroisse de Talence, en vertu des lettres patentes du roi sur le décret de l’Assemblée nationale…  » se sont présentés à la chapelle et en ont fait l’inventaire en présence du « sieur Briol desservant la chapelle de Notre-Dame de Talence » (AM Tce). Cet inventaire a pour but de préparer la confiscation des biens de l’Église et leur vente.

Les ex-voto s’y révèlent très nombreux, on y trouve une soixantaine de petites pièces en cire représentant des bras, des jambes, des mains et des pieds d’enfants ainsi que des rubans, des bourses, des chapelets et « dix houppes d’autruche ». Des têtes d’anges évoquent d’heureuses naissances, des béquilles témoignent de guérisons et des cœurs dorés de grâces diverses (NDR p. 26). Ensuite viennent les tableaux de toiles peintes, on en distingue neuf émanant de vœux de malades ou divers et vingt représentant des navires en détresse dont beaucoup sont datés avec le nom du capitaine. En voici la liste figurant à l’inventaire sous la rubrique « Tableaux de vœux » :

  • Un tableau de vœu de malade sans date
  • Un idem sans date
  • Un dont la peinture est presque détachée.
  • Un vœu de marin ayant inscrit « Les Trois Frères ». Capitaine Dugié. (1)
  • Un inscrit «  L’Ange  de  Bordeaux   ». Capitaine Batanchon.
  • Un inscrit «  (La) Marie-Thérèse ». Capitaine Réau.
  • Un inscrit « Le Jeune Joseph ». Capitaine Quinpert
  • Un inscrit « Vœu par dévotion ».
  • Un représentant une dame offrant un cœur à la Vierge
  • Un inscrit « Le Navire Le François », Capitaine Mée (ou Mée)(2).
  • Un inscrit « Le Grand Jacques » (Le Grand Saint-Jacques). Capitaine Garrau
  • Un inscrit « La Providence ». Capitaine Lacouture 1737 (3)
  • Un inscrit « J.C. ». 1740.
  • Un « La  Marie-Élisabeth ».  Capitaine Roje 1742.
  • Un « L’Alexis de Bordeaux ». Capitaine La Claverie 1750.
  • Un « La Marie de Anne (Marie-Anne) de Bordeaux ». 1760
  • Un « Les Trois Amis » de Bordeaux ». 1764.
  • Un «   Le  Monarque  ».  Capitaine  Jean Dumas.  1765
  • Un « Le Mentor ». Capitaine Maus(s)acré. 1765.
  • Un « La Charmante Manon ». Capitaine Bois Mér. 1766 (4)
  • Un « Le Saint-Félix ». Capitaine Lartigue. 1766.
  • Un « L’Uniformité ». Capitaine Silouette. 1769.
  • Un de vœu de malades. 1769.
  • Un  de   marins   inscrit   «   L’Union   de Bordeaux ». Capitaine Cabirol. 1782.
  • Un «  Les  Six  Frères  ».  Capitaine  Jean Coupries. 1783.
  • Un «  La  Jeune Aymée  de Bordeaux  ». Capitaine  Coulicout. 1784.
  • Un de malades inscrit «  Elies Perat (Élie Pezat) ». 1788
  • Un inscrit « G. ». 1788.
  • Un de marins inscrit « Les Bons Enfants ». Capitaine Olivier. 1788.

Le plus ancien est donc daté est de 1737 et les plus récents de 1788. Il est probable que de nombreux autres ont échappé à l’examen car nous en connaissons dix qui ne figurent pas sur cette liste, dont celui du navire La Victoire, de 1788, qui vient d’être restauré par notre association (5) et celui du navire Le Voltigeur. (6) Nous remarquons également que les ex-voto morphologiques en argent ne figurent pas, que sont-ils devenus ?

Le plus étonnant c’est qu’après cet inventaire de 1790 les pèlerinages continuent comme en témoigne celui  des marins du navire Le Fils Unique de Bordeaux qui déposent leur ex-voto daté du 27 octobre 1790. (7)

Pendus au lambris du plafond, ce sont maintenant dix nouveaux navires qui sont venus s’ajouter aux quatre indiqués en 1731. Au total cela fait donc au moins 45 ex-voto marins qui sont réunis dans la chapelle et il y en avait certainement davantage.

Une lettre de Mathurin Mouliney, datée du 17 février 1734, nous relate un de ces pèlerinages de marins. Voici un extrait de cet intéressant témoignage qui fut publié par l’abbé Royer en 1913 (LRD p. 45) :

« Le 7 janvier dernier, il se trouva un vaisseau dans le naufrage, dont il n’aurait jamais réchappé sans un vœu que l’équipage fit à Notre-Dame de Bon-Port, lequel vœu a été exécuté hier, le 16 du courant, dans ladite chapelle, où je ne manquais pas de me trouver ; il était même nécessaire.

Ces pauvres gens sont partis de Bordeaux pour se rendre à la chapelle, pieds nus et en chemise, ayant tous des cierges à la main, chantant tout le long du chemin, les litanies de la Sainte-Vierge,jusqu’à l’entrée de la chapelle, et en entrant, ont fait entonner Le Te Deum par le chapelain qui a été chanté par tout l’équipage et les assistants qui étaient en grand nombre, et ont fait présent d’un grand tableau à cadre doré, où il est représenté la Sainte-Vierge dans la nue, à qui ils demandent secours, et où est aussi représenté ledit vaisseau dans une tempête affreuse ».

 Malheureusement, cette toile est au nombre de celles qui ont disparu.

Sources et bibliographie sommaire Abréviations
Archives municipales de Talence AM Tce
Archives municipales de Bordeaux AM Bx
Archives départementales de la Gironde AD 33
Archives départementales de Maine-et-Loire AD 49
Berthelon (R. P.) –Notre-Dame de Talence NDD
Chouvelon (J.) – Notre-Dame de La Rame Notre-Dame de Talence NDR
Ferros (Maurice) –Histoire de Talence HOT
Royer (abbé L.) – N.-D. de Talence dans la chapelle des Monges NDT
Royer (abbé L.) – La « Retrouve » de Notre-Dame de Talence en 1729 LRD
Réunion d’auteurs – Talence dans l’Histoire TDH
  1. Les Trois Frères : Cette toile, aujourd’hui disparue elle aussi, figure en photographie sur l’ouvrage du père Chouvelon, paru en 1962 (NDR p. 26). Contrairement à celle relevée sur l’inventaire de 1790, l’inscription est : « LES TROIS FRERES DE BORDx CAPne J(?) VIAUD AINÉ LE 5 Fer 1784 ». Détail remarquable, à gauche d’un trois-mâts on voit le phare de Cordouan tel qu’il était avant sa modification de 1788, ce qui nous situe le lieu à l’entrée de l’estuaire de la Gironde.
  2. Le François : Navire de 408 tonneaux ayant appartenu à François Bonnaffé, armateur bordelais, de 1751 à 1792.
  3. La Providence : Navire de 300 tonneaux, armé de 12 canons. Utilisé par Abraham Gradis, armateur bordelais, il fut capturé par les Anglais pendant la Guerre de Sept ans, en 1759
  4. La Charmante Manon : Navire de 400 tonneaux. Utilisé par Abraham Gradis, ce fut l’un des deux qui, sur quatorze navires envoyés en 1758 au Canada, échappa aux « croisières britanniques ou à la fortune de la mer ».
  5. La Victoire : La longue inscription du seul ex-voto marin qui soit resté à Talence mérite sa transcription : « LE NAVIRE LA VICTOIRE DE BORX CAPE ARMATR MR DUVAL DE DUMALLE ECUIER SOUS LIEUTENANT DE VAISEAUX DU ROI ·LE II FEVRIER 1788 A 60 LIEUX DANS LE NOR-OUET ·DE CORVE ET FLORE ·»
    exvoto 6-bLe navire est représenté sur une mer déchaînée, c’est un trois-mâts dont les deux mâts avants, mât de misaine et grand mât, sont brisés, seul un carré de toile demeure sur le mât d »artimon, au dessus de la hune. Le lieu décrit ici se situe à plus de 330 km au nord-ouest de l’archipel des Açores, Corvo (Corve) et Florés (Flore) étant les deux îles ouest de cet archipel. Voir l’article sur ce navire dans le présent bulletin.
  6. Le Voltigeur : Utilisé par Abraham Gradis pour l’approvisionnement de l’île de Gorée jusqu’en 1775 et le transport de fonctionnaires dans les colonies africaines.
  7. Le Fils Unique de Bordeaux : Ce navire trois-mâts du commerce est représenté sur une mer démontée. L’inscription mentionne :« Le navire Le Fils Unique de Bordeaux, Cap… coula le 22 Octobre 1790 à 9 hs du soir, 43 de long 20 DE,23 NE, Méridien de Paris… » ce qui situe le naufrage en plein océan Atlantique sur la route des Antilles (Catalogue de l’exposition Bordeaux 2 000 ans d’Histoire, Musée d’Aquitaine, 1971. – Collection Mérillau, N° 359).Une petite toile ne figurant sur aucun des inventaires précités mérite une mention particulière, elle est intitulée « Voeu des jurats de Bordeaux ».Je cite l’abbé Royer : « Pendant une calamité publique, les jurats de la cité, agissant au nom de la population bordelaise, se rendirent dans la chapelle des Monges pour demander à Notre-Dame des Sept­ Douleurs la cessation du fléau et laissèrent un tableau (…) la date n’est pas inscrite. Le costume de ces magistrats estcelui qu’ils portaient dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. On les reconnaît au pompeux catogan, sorte de coiffure qui consistait en une pelote de cheveux, se roulant sur eux-même et surmontés d’un nœud. Ces braves chrétiens sont représentés à genoux devant Notre-Dame vers laquelle ils élèvent leurs mains suppliantes. » (NDD p. 23 et NDT p. 25). D’après les témoignages de l’abbé Royer et de Maurice Ferros, cette toile a disparue entre 1910 et 1926.Nous ne connaissons pas d’autres inventaires à part celui que réalisa le père Berthelon, vicaire, en 1892 (NDD p. 22-23). Il y mentionne 14 toiles du XVIIIe siècle relatives à 12 navires et 2 brick, c’est la liste reproduite par M. Ferrus (HDT p.117-118). Il mentionne également le Vœu des jurats de Bordeaux.

Que reste-t-il de ce patrimoine ?

  • Une toile peinte de malade : Elie Pezat, 1788, conservé à la sacristie de Talence.
  • Une toile peinte de marine : le navire La Victoire, 1788, que nous venons de citer.
  • Une toile peinte de marine : le navire Le Fils Unique de Bordeaux, 1790, conservée au Musée national de la Marine de Paris.

Les 14 maquettes ont dû sombrer dans les naufrages de l’histoire et avec un peu de chance peut-être que quelques unes, ainsi que quelques toiles, se trouvent dans des collections particulières ou autres musées.

Les deux toiles « Elie Pezat » et La Victoire » ont été classées parmi les Monuments Historiques par arrêté du 14 mars 1980.

exvoto 3

ND Talence 6-1 ND Talence 6-2