Bulletin 06 – Le navire de l’ex-voto La Victoire est-il celui de La Fayette ?

Au début du mois d’avril 1777, un jeune homme, grand, mince et blond, venant d’Espagne, traverse Talence. Il est probable qu’il soit en chaise de poste et qu’il ait fait une courte halte au relais de Coudourne. Cette « poste » est devant la maison noble de Guyonnet qui vient d’être achetée par Madame Sarah Henriquez Raba (1). Le jeune homme est discret et rien ne le distingue des autres voyageurs.

Quelques jours après, ce même jeune homme reprend la route vers l’Espagne en sens inverse, mais cette fois il porte le costume d’un postillon et accompagne une voiture où se trouve un certain Monsieur Mauroy (2).

LaFayette 1Ce voyageur s’appelle Gilbert Motier, marquis de La Fayette et il a 19 ans et demi. Ces discrètes traversées de notre région ne sont que deux des multiples péripéties que constituent le départ du marquis pour aller défendre la cause des « insurgents », c’est ainsi que l’on appelle les colons d’Amérique révoltés contre l’Angleterre. Je vais résumer, autant que possible, le début de ce voyage.

Gilbert Motier, de noble naissance, est orphelin et très riche. Dès l’âge de 14 ans il a débuté une carrière militaire et, deux plus tard, a fait un beau mariage avec Adrienne de Noailles. En 1775, alors qu’il est déjà capitaine de cavalerie, il assiste à un dîner donné en l’honneur du propre frère du roi d’Angleterre qui soutient la lutte des insurgents. Le jeune Gilbert est de suite conquis par cette cause et décide de partir pour l’Amérique.

La chose est difficile pour lui car, étant mineur, il subit l’opposition de sa belle-famille qui réclame une lettre de cachet au roi pour le retenir en Europe. Il va donc lui être nécessaire de surmonter à la fois le handicap de son âge et les interdits familiaux et royaux.

Plusieurs de ses amis partagent son enthousiasme et l’accompagnent. Ses moyens financiers lui permettant d’acheter un bateau, il choisi  Bordeaux,  port  à  la  fois  éloigné de «  Versailles  »  et  desservant  la  route  des Antilles. Mais sa minorité ne lui permettant pas de faire lui-même cette acquisition, il demande à un de ses amis, François-Augustin de Boismartin (dit Dubois-Martin) de l’acheter pour son  compte.  La transaction  a lieu  le 7 mars 1777 à Bordeaux, le navire est acheté au sieur Louis Lanoix, il se nomme La Clary, jauge 268 tonneaux et coûte l’énorme somme de 112 000 livres, cargaison comprise. Avec le concours de plusieurs amis, de Boismartin paye et se fera rembourser (au moins en partie) par La Fayette. Les nouveaux propriétaires rebaptisent le navire qui désormais s’appellera du nom emblématique de La Victoire de Bordeaux.

Ce bateau s’appelait encore au début de l’année La Bonne-Mère, avant que son propriétaire, le sieur Labat de Serennes, ne le vende le 19 février 1777 à Louis Lanoix qui l’avait rebaptisé La Clary.

Le 22 mars suivant, La Fayette s’inscrit sur le registre de l’amirauté de Bordeaux déclarant qu’il s’embarque sur La Victoire,  capitaine Lebourcier, à destination du Cap (Cap Français, capitale d’Haïti) où, comme ses compagnons, il déclare aller « pour affaires ».

LaFayette 2Le navire quitte Bordeaux, mais par sécurité, La Fayette et d’autres n’embarquent de nuit qu’à Pauillac, le 26 mars. Le navire ayant fait escale dans le petit port de Los Passajès (Pasajes), en Espagne, La Fayette débarque. Il est tourmenté par cette lettre de cachet et tiens à savoir ce qu’il en est exactement. Il se rend donc clandestinement à Bordeaux (passage à Talence) et gagne aussitôt Ruffec où il rencontre le comte de Broglie qui le rassure. Encouragé, La Fayette repart et, avec son ami de Mauroy, reprend la route d’Espagne. Par précaution , ils ont brouillé les pistes à partir de Bordeaux et La Fayette s’est déguisé en postillon, « travesti en courrier » dit-il dans ses Mémoires.

Le 17 avril il sont de retour à Pasajes et trois jours après, 66 hommes sont réunis à bord de La Victoire. Et c’est enfin le 26, que le navire peut faire voile pour l’Amérique.

« Le 12 juin, nous aperçûmes la terre », écrit J. P. du Rousseau de Fayolle, dans ses Mémoires. Mais, là encore, les obstacles ne manquent pas. Du fait de deux frégates anglaises qui croisent à proximité, de vents contraires et de hauts-fonds, le débarquement ne peut avoir lieu que le mercredi  18 dans le port de « Charlestown » où La Victoire entre à 10 heures du matin.

LaFayette 3

Talonné par les Anglais et malgré la marée descendante, La Fayette a décidé de forcer la redoutable barre du port. Par trois fois « nous avons touché », le navire s’est échoué et une voie  d’eau  s’est  déclarée.  Heureusement,  la côte  n’est  qu’à  une  encablure,  on décharge rapidement tout ce qui peut l’être dans des chaloupes et, allégée, La Victoire, soigneusement guidée par des pilotes, peut entrer dans le port. La  suite de  cette expédition  appartient  à !’Histoire et a été relatée dans nombreux ouvrages, mais que devient le navire ?

C’est la correspondance du baron Jean de Kalb, gentilhomme protestant d’origine prussienne et compagnon de La Fayette, qui nous apporte quelques précisions, il écrit notamment à sa femme le 19 juin « … Le marquis est bienheureux de l ‘arrivée de son vaisseau, sa cargaison se vendra cher, cela dédommagera de toutes les dépenses de son armement ». Précisons que ce jeune officier, au service de la France, connaissait l’Amérique pour y avoir été envoyé par Choiseul en 1769.

Les avaries à la coque ne sont donc pas trop importantes, mais du fait de ses engagements, La  Fayette  doit  se  séparer  du  navire.  Le 6 novembre 1777 il écrit à sa femme : « … l‘accident arrivé à mon vaisseau m’a fort affligé parce que ce vaisseau allait à l’arrangement de mes affaires comme un charme. Mais il n’est plus et je me reprocherais bien de l’avoir renvoyé si je n’avais pas été forcé d’en faire une close de mes arrangements en conséquence de ma minorité ... ».

Quand La Fayette écrit que  son vaisseau « n’est plus  », il faut comprendre  … en sa possession, du fait qu’il précise « l’avoir renvoyé ». La Victoire a donc continué à naviguer (3). Il est donc fort probable que ce soit ce même navire «  La Victoire, de Bordeaux », toujours sur la route des Antilles, que l’on retrouve en difficulté au large  des Açores, le 11 février 1788, comme le relate l’ex-voto de Talence.

 Alain Champ

Sources et bibliographie

 Si la bibliographie est importante sur cette page de l’histoire, les renseignements précis sur la traversée de La Victoire sont rares et parfois erronés. J’ai trouvé les premiers indices avec Sam Maxwell, avocat bordelais, qui écrivit un article dans la Revue Philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, en 1907, titré Embarquement de La Fayette à Bordeaux et avec notre historien de Talence, Maurice Ferrus, dans ses Feuillets bordelais Deuxième série publiés en 1932. Ensuite, c’est Pierre Vitrac qui, en 1950, dans ses Souvenirs sur l’embarquement du Marquis de La Fayette pour l’Amérique à bord du navire La-Victoire en 1777, apporte de précieuses précisions notamment sur le navire. Enfin et surtout, j’ai utilisé l’ouvrage très complet de Bernard de Larquier, titré La Fayette usurpateur du vaisseau « La Victoire », de 1981, cet auteur ayant de plus le mérite de citer clairement ses sources. Ces deux derniers ouvrages sont consultables aux Archives municipales de Bordeaux.

  1. Cette dame et ses huit fils construiront à partir de 1783 le château qui depuis porte leur L’un des fils, Gabriel Salomon Henriques, négociant, résidera un temps à Haïti, à Port-au-Prince, d’où il reviendra avec le surnom de « Raba l’Américain ».
  2. Compte-tenu des manœuvres de diversions qu’il a dû faire, il n’est pas certain que pour son retour à Pasajes, La Fayette ait retraversé Talence.
  3. Afin d’éviter toutes confusions, précisons que c’est à bord de la frégate L’Hermione que La Fayette fera sa seconde traversée vers les Etats-Unis en 178 En hommage à La Fayette, une nouvelle Hermione est en cours de construction à l’identique à Rochefort.