Bulletin 06 – Evocations de Talence dans les journaux bordelais de la seconde moitié du XVIIIème siècle

 

Habitués à la densité urbaine actuelle de la commune de Talence, nous avons peine à nous représenter la petite paroisse du XVIIIème siècle, territoire encore rural, constitué de quelques hameaux épars et de grands domaines de vignes. Assurément, cette petite partie de la Guyenne pèse peu, à côté de Bordeaux, grande capitale provinciale. Toutefois, elle existe, et il arrive que le nom de la paroisse soit cité dans les journaux d’annonces de la fin de l’Ancien Régime. Ventes de propriétés, commerce du vin, loisirs à la campagne apparaissent ainsi furtivement au fil des pages. La récolte de l’historien peut paraître maigre, il n’en demeure pas moins qu’elle confirme et concrétise des connaissances assez vagues ou abstraites sur l’histoire de notre ville avant la Révolution française.

Quels sont ces journaux d’annonces où Talence apparaît parfois ? Deux titres sont présents successivement à Bordeaux à partir de 1758 jusqu’à la période révolutionnaire : d’abord un hebdomadaire, les Annonces, affiches et avis divers, publié par les frères Labottière, les grands libraires et imprimeurs installés place du  Palais ; ensuite, à partir  de 1784, Le Journal de Guienne, qui a la particularité d’être le premier quotidien français à paraître en province (1).

Certes, ces journaux sont avant tout consacrés à la publication d’annonces et de ce qu’on appellera au siècle suivant des « réclames », notre « pub » actuelle. Il n’en demeure pas moins que leurs promoteurs les utilisent comme des instruments du progrès, y voient la possibilité de diffuser les Lumières et augmenter les richesses de la nation en favorisant les échanges. Le prospectus du Journal de Guienne, qui sortit pour la première fois le 1er septembre 1784, est très clair: « Encourager le commerce et répandre les lumières parmi ceux qui l’exercent, tel doit être dans nos provinces maritimes le but des ouvrages périodiques ». Et au-delà des intérêts économiques, des auteurs, presque toujours anonymes, écrivent des articles où la philanthropie n’est pas absente ; on trouve par exemple de nombreux conseils médicaux.

Au risque de décevoir nos lecteurs talençais, il nous faut bien reconnaître que la paroisse de Talence est peu citée dans ces journaux d’annonces, alors qu’on trouve plus fréquemment mention de Mérignac, Pessac, Villenave, cette dernière semblant particulièrement favorisée par la proximité des vignobles de Léognan. Talence, simple lieu de transit vers où convergent deux des routes partant des portes de Bordeaux, n’est parfois même pas citée : ainsi le 18 juin 1772, on propose à la vente « une petite maison de campagne, entre l’église Saint-Nicolas-des-Graves et celle de Saint-Genès, bornée par deux grands chemins, l’un venant de la porte Sainte-Eulalie, l ‘autre de la porte Saint-Julien, pour aller à Gradignan ». Il n’est pas très difficile de situer ce bien quand on sait quels sont ces deux chemins : le premier est l’actuelle rue Saint-Genès, l’autre est le cours de l’Argonne, et ils se rejoignent à la Croix de Saint-Genès, là où est maintenant la barrière du même nom. On note que, telle que l’annonce est libellée, ces chemins semblent conduire directement à Gradignan, et qu’il n’ a pas été jugé significatif de noter qu’ils passent d’abord à Talence !

Et pourtant, ce bien à vendre, s’il n’est sans doute pas sur la paroisse de Talence, la jouxte ou en est certainement très proche. En effet, jusqu’au percement des boulevards au XIXe siècle, le territoire de Talence, paroisse puis commune à partir de la Révolution française, est beaucoup plus étendu au nord qu’il n’est de nos jours . Il va alors jusqu’aux actuelles rues Bertrand-de-Goth et de Ségur. Non loin de cette dernière se trouve d’ailleurs l’église paroissiale de Talence, Saint-Genès, citée dans l’annonce. Les autres lieux de culte de la paroisse, en particulier Saint Pey, ne sont que des chapelles annexes.

Dès les portes de Bordeaux franchies, on trouve à l’époque des étendues de vignes, constituant ce qu’on appelle alors les « Graves de Bordeaux ». Aussi n’est-il pas étonnant que la majorité des annonces mentionnant Talence proposent ou du vin, ou des domaines viticoles. Par exemple, on trouve, le 13 décembre 1759 : « Vin vieux de Talance, à vendre en gros. S’adresser à M. de Joguet sur les fossés de Bourgogne. » La même annonce est republiée le 3 avril 1760, date à laquelle on trouve encore : « À vendre, 17 tonneaux de vin rouge de graves, de l’année 1758, dans le bien de Talance de M. Materre (2). S’adresser pour goûter ledit vin à M. Materre fils aîné, et pour régler le prix à M. de Rostan, place Puy­Paulin.» L’annonce du 13 mai 1762 donne une idée du prix demandé pour la vente en gros : « À vendre à tonneaux et à barrique d’excellent vin rouge de 1760, des graves de Talance, de 200 à 300 livres le tonneau. » Il faut s’adresser à un monsieur Périer, rue Saint-Pierre. Cette annonce est refaite les 20 mai, 3 et 17 juin. Dix ans plus tard, le 24 septembre 1772, le vin se vend plus cher : « Six barriques de vin rouge du Haut-Talance, de l’année dernière, à vendre à raison de 400 livres le tonneau. » Cela ne signifie pas forcément que les prix ont augmenté, car la qualité est meilleure : il s’agit de « Haut-Talence ». Rares sont les propositions de vente au détail, sauf peut-être quand il s’agit de crus prestigieux, comme le 29 août 1771 : « Vin d’Haut-Brion, du cru de La Mission, de l’année 1769, à vendre en bouteille cachetées à 15 sous la bouteille, et 20 sous avec le verre, chez M. Roveries, place Dauphine. Ceux qui en voudront en barriques ou en tonneaux pourront s’adresser au syndic du Grand Séminaire à Saint-Seurin. » Car, s’il y a des négociants professionnels, on trouve aussi bien des amateurs ; on apprend ainsi que l’un des chirurgiens bordelais les plus notoires du XVIIIe siècle, Raymond Lafourcade, s’est lancé dans ce commerce. Le 29 octobre 1772 : « Vin rouge vieux, du Haut­ Talence, de l’année 1769, bien entretenu et ouillé toujours du même vin, à vendre par tonneaux ou par barriques. S’adresser à M. Lafourcade, chirurgien sur les Fossés de la ville. » Quant au président au Parlement, Michel de Gourgues, il devient propriétaire du château de Thouars en 1771, et dès le 12 septembre il fait paraître l’annonce suivante : « Plusieurs tonneaux de vin de graves blanc, des années 1768, 1769 et 1770, appartenant à de Gourgue de Thouars à vendre. S’adresser à Mme de Thouars (3) ou au portier de M. le marquis du Lyon, rue des Grandes Carmélites. »

Toutes ces annonces confirment, s’il en était besoin, le passé viticole de Talence, et semblent donner, assez logiquement, la préférence aux graves du « Haut-Talence », appellation désignant les meilleurs crus. C’est ce que confirment les notes du courtier en vin Paguierre en 1828 : « Les vignes de la partie appelée le Haut-Talence fournissent des vins fins de l’espèce et de la qualité des second et troisième crus de Pessac… » (4). Il est vrai que le terrain est favorable à la culture de la vigne : les vieilles cartes de Talence révèlent plusieurs endroits appelés « queyron » ou « cayron ». Ces mots proviennent de la racine « car », la pierre, et désignent les terrasses en sol graveleux, terroir d’élection de la vigne 5. On les retrouve d’ailleurs dans les annonces, avec parfois des indications géographiques plus précises : « À vendre un bien situé au Sablonat, dans le Haut-Quairon, dans la paroisse de Talance, consistant en une très jolie maison neuve, chai, cuvier, écurie, remise, etc. Grand et beau jardin, un verger, et vingt journaux de vignes, le tout en un tenant. »   (11 février 1762). Le Sablonat désignant le secteur de l’actuelle barrière de Toulouse, on peut situer ce bien dans le queyron qui domine la rive gauche du ruisseau d’Ars. D’ailleurs, dans le même quartier, en 1841, la propriété de monsieur Bourgès (près de la rue de ce nom) se nomme encore le « Haut-Queyron ».

Dans cette paroisse viticole, il est significatif de noter que, dans les annonces, les transactions proposées autour du bâti ne concernent que de grandes propriétés, ce qui donne une idée de l’habitat et de la structuration sociale. Par exemple, le 24 décembre 1761 :« À vendre ou à affermer un bien situé dans la paroisse de Talence, consistant en une maison de maître, composée d’un beau vestibule, quatre chambres, et cinq greniers au-dessus, une belle cuisine, chai, pressoir et m>maie de pierre, cuvier garni de ses cuves, écurie avec un grenier à foin, un four, un logement du paysan, deux jardins dans l’un desquels, qui sert de potager, est un puits ; l’autre attenant la maison du maître, composé de quatre carrés de parterre et d’une allée de cinquante ormeaux et acacias ; et 12 journaux de vignes… Le tout en bon état, sans agrières… »

Toutefois,  dans  cette  deuxième moitié  du XVIIIème siècle, les riches négociants bordelais et les nobles cherchent à acquérir une maison de campagne où ils puissent d’abord se reposer et recevoir. La nécessité de rentabiliser le domaine n’est plus forcément au premier plan face au désir de villégiature. C’est ainsi qu’en 1765 Samuel Peixotto achète un bourdieu (l’emplacement de l’actuel Hôtel de ville), précisant d’emblée qu’il n’y fera rien cultiver. Les propriétés avec vignes ont parfois moins d’attraits que celles possédant de beaux jardins  d’agréments. Les annonces insistent souvent sur ce double aspect, décrivant par exemple le 29 août 1771 « un grand bien dans les premiers crus du Haut-Talance, de 350 hommées de vignes », avec « maison de maître, cuvier, trois chais, logement d’un paysan et d’un jardinier », mais aussi « un grand ruisseau, une fontaine, bosquet et autres avenues ». D’autres vantent la qualité du lieu : « Maison dont le sol est élevé, la vue agréable et l’air très sain. Joli jardin … Terrain en tout temps favorable à la promenade ; verger bien planté et quelque peu de vignes qu’il serait aisé de  convertir en bosquets et autres agréments… » (18 juin 1772). De telles précisions sont utiles, car il existe une demande pour les maisons de villégiature, correspondant au besoin de vivre une partie de l’année à la campagne. Dès cette période s’amorce ainsi, en périphérie de Bordeaux, le déclin de la culture de la vigne. En témoigne cette annonce du 14 octobre 1784 : « Un particulier désirerait acquérir un petit bien dans les paroisses de Bègles ou de Talance, ayant une maison commode, un jardin d’agréments, mais peu de vignes. » La mode des plaisirs champêtres est alimentée par la constructions de somptueuses demeures comme le château Peixotto ou le château Raba. Le parc de ce dernier est particulièrement célèbre car les propriétaire s y organisent des visites. Le Journal de Guienne publie à son sujet le quatrain suivant :

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Évidemment, le Talence des petites gens apparaît peu dans les annonces de l’époque. On trouve parfois quelques rares évocations de métiers ou de travaux : le 20 février 1772, une nourrice cherche à se vendre : « Une des meilleures nourrices du quartier de Talence, qui a nourri des enfants de Bordeaux pour des maisons dont les témoignages ne laissent rien à désirer, souhaiterait trouver un enfant à nourrir. Son lait est un peu vieux. Ce serait une heureuse rencontre pour quelqu’un qui serait obligé de changer un enfant de nourrice.»

On apprend, par un avis de la Petite Poste à l’occasion d’un changement d’horaires, que le facteur passe deux fois par semaine : « La petite poste envoie un facteur tous les dimanches et jeudis à Martillac, La Brède, Gradignan, Villenave, Talence, Pessac, Mérignac et autres endroits qui se trouvent sur la tournée ; c’est tout ce qu’elle peut faire de mieux dans cette partie, où l’entretien d’un facteur à l’année lui était à charge. » (5 novembre 1772).

Enfin, en cette époque où beaucoup d’efforts portent sur la voirie et la construction de routes nouvelles afin de favoriser les échanges commerciaux, il est annoncé le 11 octobre 1784 que le surlendemain, « il sera procédé au bureau de la sub-délégation de cette ville (Bordeaux) à dix heures du matin, à l’adjudication au rabais » de plusieurs travaux dont « la reconstruction d’une partie déchaussée du pavé de blocage, aux abords du pont de Laloubie, sur la route de Bordeaux à Bayonne, entre Talence et Bardanac ».

La lecture des annonces concernant Talence dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle apporte une touche plus concrète à des éléments connus des historiens sur l’aspect de la localité, les activités qui s’y déroulent, la société qui y vit. Ces quelques exemples font aussi revivre ces vendeurs et acheteurs malheureusement anonymes, mais qui, pour arriver à leurs fins, publient des annonces qui, pour la forme, ressemblent bien souvent à celles que nous pouvons lire de nos jours dans les journaux spécialisés.

Jean-François VIAUD

  1. Robert Granderoute, Catalogue des périodiques anciens (16001789) conservés à la bibliothèque municipale de Bordeaux, Société des bibliophiles de Guyenne, Bordeaux, 1987, p 8.
  2. Plus connu, aujourd’hui, sous le nom de Castel Terrefort.
  3. C’est-à-dire l’épouse du président de Gourgues.
  4. Cité par C. Drouin in Talence dans l’histoire, 2003, p. 151.
  5. A. Champ, in Talence dans l’histoire, 2003, p. 51.

 

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Plans de deux propriétés talençaises, à l’exemple de celles qui furent l’objet de transactions à la fin du XVIIIème siècle. A gauche, le domaine Maucamp vers 1780, sur le « chemin de Bordeaux à Thouars » et à droite, le château Materre (cadastre de 1811), (A.M. de Bordeaux).
On constate que sur ces vastes propriétés a été aménagé un jardin d’agrément, à proximité du corps de logis, témoignant d’un nouvel art de vivre : la propriété de campagne devient lieu de villégiature. Le jardin reste toutefois « à la française », gardant toute sa rigueur classique.