Bulletin 06 – Acte de prise de possession de propriétés à Talence en 1560

Prise de possession 6-1

Cet acte intéressant, tant par son ancienneté que par les personnages qu’il cite, a fait l’objet d’un heureux exemple de collaboration sans laquelle il est bien difficile de travailler dans le domaine historique.

Je tiens à remercier de suite Christian Rallion qui nous a communiqué une copie de l’acte, Jean Pierre Saignac, paléographe, qui en a réalisé la transcription, Hélène Brun­ Puginier, Jean-Claude Drouin, ainsi que Jean Barbet et Gérard Morisse de la Société des Bibliophiles de Guyenne pour leur aide précieuse.

Ce document qui émane de l’étude de Maître Gerauld Lacoste, notaire royal à Bordeaux, est conservé aux Archives départementales de la Gironde, cote 3E 7267, il comprend 88 lignes réparties sur trois pages. En voici une transcription la plus fidèle possible : (les chiffres servent de repère dans les commentaires sur les personnages ci-après).

Saichent tous presans et advenir que aujourdhui date de ces presantes, par devant moy Gerauld Lacoste, notaire et tabellion (1)royal en la presente ville et cité de Bourdeaux et senechaucée de guyenne, presens les tesmoingz cy apres escriptz et nommés en la parroisse de Talance (2), s’est compareu et presenté Sieur Bonzon Dorbe (3), marchant et bourgeois de Bourdeaux, lequel a dict que des le 23e jour de febrier mil cinq cens cinquante neuf Damoyselle Marie Drouhet (4) fille unicque de feu Guilhem Drouhet dict Cales quant vivoyt, marchant et bourgeois du dict bourdeaux, et femme de M[onsieu]r M[aistr]e Jehan de guilloche, cons[eil]ler du Roy en la court de parlement du dict bourdeaux, entre autres choses auroyent vendu au dict Dorbe une piece de terre, vigne et aubarede (5), le tout en un tenant, assiz en la dicte parroisse de Talance (2) et au lieu appellé La Vausade (6)confrontant d’ung bout au ruysseau et excluze du molin de maistre de Lalande (7), d’autre bout au boys et terre de M[onsieu]r M[aistr]e Mathieu de Fronsac (8), conseiller et magistrat en la seneschaucée de guyenne, le chemin entre deulx devers ung cousté aux terres et vignes de M[onsieu]r M[aistr]e Raimond Eyquem de Montaigne (9), cons[eil]ler du Roy en la court du p[arlem]ent du parlement de Bourdeaux, d’autre cousté aux terres et vigne de Mr Jacques Du Taste (10). Plus une autre piece de terre et vigne assize en la dicte parroisse et au lieu appellé au Becquet (11) confrontant d’ung bout à la terre et vigne de Monsieur M[aist]re Lays de Pontac (12), notaire et secretaire du roy, le chemin entre deulx, de l’autre bout à la terre et vigne de Me Jacques Du Taste, le Joussé  entre deulx, d’autre cousté à la terre et vigne de Monseigneur Delalande. Plus une autre piece de terre et vigne assize en la dicte parroisse au lieu  appelé  au petit  cayron  confrontant  de l’ung bout à la terre et vigne du sieur Delalande, d’ung cousté au chemin qui va du molin du dict sieur Delalande en la dicte ville de Bourdeaux, d’autre cousté à la terre et vigne de M. Pierre Essenault (13) advocat en la diste court de parlement de Bourdeaux. Lesquelles dictes pieces  de  terre, vigne  et aubarede, la dicte Drouet damoyselle se seroyt deslors constitué tenir au nom de precaire , profict et utilité du dict Dorbe jusques a ce qu’il en auroyct prins la possession realle et actuelle. Laquelle possession la dicte Drouhet auroyt voleu qu’il peut prendre quand bon luy semblera comme du tout apert par contract sur ce faict et passé entre les dictes parties et receu par Me Nycolas Payron (14) notaire royal que le dict Dorbe auroyt illec en main. Desquelles pieces de terre, vigne et aubarede leurs apartenances et deppendences entierement, le dict Dorbe a dict vouloir prendre possession realle et defaict et en signe d’icelle dicte possession est entré en et au dedans la sus dicte piece  de terre, vigne et aubarede de la Vausade ou il a demeuré tant que bon luy a semblé, prins et cueully des raisins d’icelle et faict touz actes possessoires en presence de touz ceulx qui l’ont voleu voir et scavoir et par mesme moyen et tout incontinent le dict Dorbe a prins mesmes et senblable possession et faict mesmes actes possessoires que dessus es dictes deux autres pieces de terre et vigne dessus confrontées et designées, le tout en presence de touz ceulx qui l’ont voleu voir et scavoir sans aucun contredict. Dont et des­ quelles choses le dict Dorbe m… a requis retenir acte et instrument pour luy servir que de raison que luy ay octroyé. Faict en la dicte parroyse de Talance (2) ez presences de Arnauld Destrans (15), Pierre de Azera (16) et Myrauld de Azera (17) habitans de la dicte parroisse de Talance (2) tesmoingz a ce appellés et requis ce quinziesme jour de septembre mil cinq cens soixante.

Lacoste notaire royal

Nous sommes donc dans le cas d’une prise de possession destinée à confirmer une vente et sans laquelle le nouveau propriétaire ne peut jouir de son acquisition. Nous remarquons que la vente a eu lieu longtemps avant, le 23 février 1559. Le sieur Dorbe est donc entré dans les pièces de vignes, terres et aubarèdes pour y faire « touz actes possessoires », il y est demeuré tant que bon lui a semblé et surtout il a pris et cueilli des raisins qui devaient être proches de leur maturité vu que nous sommes le quinze septembre.

Précisons ce qu’est une aubarède (5), c’est un lieu planté d’aubiers, ce mot gascon désigne donc une saussaie, ou saulaie, dont les arbres étaient utilisés, suivant leur taille, soit pour fournir les vîmes destinés à lier la vigne, soit pour en faire des carassons, c’est-à-dire des échalas. Les aubarèdes étaient traditionnellement placés dans les lieux humides peu propices à la vigne. Ici elles sont probablement le long du ruisseau d’Ars ou de ses affluents.

Cela nous amène à rechercher l’implantation des lieux décrits dans cet acte.

Nous sommes dans la paroisse de Talence (2), le nom semble parfois écrit Talance et parfois Talence, nous avons retenu la première forme qui était celle utilisée à cette époque.

Il est question  de trois pièces de terre. La première est au lieu nommé « La Vausade » (6), c’est la première fois que nous rencontrons un lieu portant ce nom à Talence. Il est probable qu’il était prononcé La Baouzade. D’après les confronts, ces terres, vigne et aubarède devaient être situées entre le ruisseau d’Ars et l’actuelle avenue du Maréchal-Leclerc.

La seconde pièce de terre étant située « au Becquet » (11), elle devait se trouver entre l’actuelle rue Robespierre et la Croix de Leyssotte (TDH p. 111).

Quant à la troisième, son lieu, difficile à lire, devait être « au Petit Cayron » du fait qu’elle est en bordure des actuelles rue Peydavant et Lamartine, « chemin qui va du molin… en la dicte ville de Bourdeaux ». Ce Cayron (ou Queyron) est connu et s’étendait sur les terrasses de la rive gauche du ruisseau jusqu’à la route de Toulouse (TDH p. 51).

La mention du « ruysseau et excluze du molin de maistre de Lalande » (6) nous confirme que ce moulin du ruisseau d’Ars, situé en amont du chemin de Pey-d’Avant, appartenait bien à la célèbre famille des La Lande, seigneurs de La Brède. Ce moulin a d’ailleurs longtemps porté le nom de la Lande.

Prise de possession 6-2

•Les personnages

  • Les notaires :
    • Maitre Nycolas Payron (14), notaire royal qui a reçu le contrat de vente le 23 février 1559.
    • Maitre Gérauld Lacoste notaire et tabellion (1) royal, auteur du présent acte de prise de possession. Ces deux noms de notaire et tabellion désignent deux fonctions analogues, tabellion étant plutôt utilisé dans le nord de la France ; bien que les tabellions furent officiellement supprimés en 1597 par Henri IV, le terme persista encore avant de devenir péjoratif .
  • La venderesse :
    • Damoyselle Marie Drouhet (4), fille de défunt Guilhem Drouhet, dit Cales, marchand et bourgeois de Bordeaux. Elle est l’épouse de Monsieur Maître Jean de Guilloche, Conseiller du roi en la Cour du Parlement de Bordeaux. Cette dame mariée est appelée « damoyselle » par déférence alors qu’au Moyen Âge ce titre était réservé à la noblesse.
    • Jean de Guilloche est issu d’une grande famille bordelaise qui a compté, à la fin du XVème siècle, Jean  Guilloche, considéré comme le « premier poète bordelais de langue française » (J. Clémens). Les Guilloche, d’origine bourgeoise, furent anoblis par les charges. Ils fondent, à la fin du XIVe siècle la seigneurie de La Louvière, devenue un célèbre domaine viticole des Graves. Jean, l’époux de Marie Drouet, est le fils de Pierre et petit fils de Raymond de Guilloche, lui-même Conseiller du roi au Parlement de Bordeaux. En 1563, Jean  de Guilloche deviendra baron de Cadaujac par achat de cette seigneurie (H.Brun-Puginier).
  • L’acheteur :
    • Sieur Bonzon Dorbe (3), marchand et bourgeois de Bordeaux
  • Les témoins :
    • Arnauld Destrans (15). Ce patronyme peut être une variante de Dintrans (d’Intrans), signifiant « du quartier des lntrans » situé à Talence à l’intersection des actuels cours Gambetta et rue Lamartine (TDH pp. 52 et 111).
    • Pierre de Azera (16) est bien connu à Nous trouvons « Pierre du Hazera », en 1545-46 « scindic des fabriqueurs de l’église parroissiale » (AD 33 G3146) et dans un acte de 1576, où il est mentionné laboureur et comte de la Confrérie des Laboureurs de vignes de Saint-Pey à Talence (AHG t. XXXV p.418-419). Il y représente la confrérie en tant que seigneurie, auprès des tenanciers (TDH pp. 77 et 94).
    • Myrauld de Azera (Hazera) (17), probable parent de Pierre.
  • Les propriétaires :
    • Maistre de Lalande (La Lande) (7), également qualifié plus loin de Monseigneur, propriétaire du moulin qui porte son nom. Montesquieu est issu de cette illustre famille par sa mère qui lui légua la baronnie de La Brède.
    • Monsieur Maistre Mathieu de Fronsac (8), conseiller et magistrat en la Sénéchaussée de Guyenne.
    • Monsieur Maistre Raimond (Raymond) Eyquem de Montaigne (9). Oncle de Michel de Montaigne, il était le dernier fils de Grimond Eyquem, seigneur de Montaigne. Il fut pourvu d’une charge de conseiller lay au parlement de Bordeaux le 19 février 1536, et ne cessa d’exercer ses fonctions qu’à sa mort en juin  1563 (AHG t.XXX pp. 60-61, renseignements communiqués par M. Gérard Morisse). Lay (lai) est un mot de l’ancien français pouvant signifier séculier, civil et aussi hors de l’université. Dans le texte, le greffier avait écrit par erreur « Pierre », prénom du frère de Raymond. Pierre était seigneur de Montaigne et père de Michel. Ce prénom a ensuite été biffé pour être remplacé en dessus par celui de « Raimond ». Probablement ému par son lapsus, le greffier a écrit par deux fois « parlement » dont une fois en abrégé (voir l’illustration).

      Déjà, par un acte de reconnaissance du 17 janvier 1535 (AD33  G  2706  –  4), nous rencontrons près du bourdieu de La Porte à Talence, situé au nord  du ruisseau  d’Ars, un « Ayquem Segnhor deMotaigne » (TDH p. 70), bien que la mention Segnhor permette un doute, il peut s’agir de Raymond.Notons que le lieu de La Vausade est proche de celui de Montaigne, bourdieu devenu le château Montagne-Monplaisir. Il paraît toutefois peu probable que ce fut les Eyquem de Montaigne qui lui donnèrent leur nom car ce bourdieu talençais figure déjà en 1457 dans les terriers de Sainte-Colombe de Bordeaux (AD 33, LRD p. 24, TDH p. 52).
    • Monsieur Jacques Du Taste (10).
    • Monsieur Maistre Loys (Louis) de Pontac (12), notaire et secrétaire du roi. Il avait été nommé Conseiller au Parlement de Bordeaux le 9 avril 1533. Il mourra le 5 septembre 1543 (J.-F. de Pontac). La famille des Pontac s’est particulièrement illustrée avec Jean de Pontac (1488-1589), frère  de  Louis. Jean était Conseiller et secrétaire du roi en 1515, puis Receveur des gages et droits des membres du Parlement de Guyenne, Greffier civil et criminel au Parlement de Bordeaux, notaire et jurat de Bordeaux. Propriétaire du domaine Haut-Brion à Pessac, il entreprit en 1549 la construction du château (J.-B. Delmas p. Bl). Notons que Louis et Jean exerçaient des fonctions analogues.
    • Monsieur Pierre Essenault (13) avocat en la Cour de Parlement de Bordeaux.

Cette liste de propriétaires illustre parfaitement la situation foncière de Talence à cette époque où il est bien rare qu’un Talençais soit propriétaire de la vigne qu’il travaille. Le roi Henri IV en est bien conscient quand il écrit en 1597 une lettre de reproches à Monsieur Dubernet, Conseiller au Parlement de Bordeaux, il y est dit entre autres : « Je vous connais, je suis gascon comme vous. Quel est le paysan dont la vigne ne soit au président ou au conseiller ? Il ne faut qu’être conseiller pour être riche incontinent (aussitôt) !».

 

Alain CHAMP

 

Sources et bibliographie                                                                                         Abréviations

Archives départementales de la Gironde                                                                  AD33
Archives Historiques de la Gironde                                                                            AHG
Archives municipales de Talence                                                                                AM Tce
Brun (H.) – Le domaine de La Louvière
Delmas (J.-B.) – Château Haut-Brion
Ferrus (M.) – Histoire de Talence                                                                                   HDT
Pontac (Comte J.-F. de) – Dossier néalogique Famille de Pontac
Réunion d’auteurs – Talence dans lHistoire                                                               TDH
Royer (abbé L.) – La « Retrouve » de Notre-Dame de Talence en 1729                   LRD