Bulletin 05 – Une dynastie de sécheurs de morues talençais : les Danguilhen

Chaque année, depuis 1996, Bègles célèbre la « fête de la Morue ». Cette rencontre désormais traditionnelle évoque le souvenir des sécheries dont notre voisine fut longtemps la capitale aujourd’hui déchue. La mémoire collective talençaise a sans doute oublié qu’avant la première guerre mondiale, il existait encore sur le territoire de notre commune un ou deux de ces établissements particulièrement odorants. La voirie communale conserve le souvenir de Joseph Delort, et des Bourgès, propriétaires de sécheries de morues au XIXe siècle. La rue Danguilhen évoque une dynastie de sécheurs dont trois générations se sont succédées à Talence.

Antoine Danguilhen (1810-1880) apparaît dans les sources à l’occasion de son mariage en décembre 1837 (il signe Danguillien, mais un acte de notoriété de 1892 fixera l’orthographe du patronyme et c’est à tort qu’on trouve un m final sur certaines plaques de la rue qui porte son nom). Comme la majeure partie des sécheurs de  morue de  l’époque, il exerce le métier de portefaix (docker) à Bordeaux et vient d’Auvergne, puisqu’il est né, 27 ans plus tôt, à Madunhac, hameau de la commune de Roannes-Saint-Mary, près d’Aurillac.

Antoine a fixé son dévolu sur une jeune fille de 24 ans, Marie Tauzin, qui vit chez ses parents, un couple de cultivateurs de Pujols-sur­ Ciron. Dépourvue de fortune, elle n’apporte au mariage que les meubles nécessaires à une chambre. L’année précédente, Guilhaume Danguilhen, un probable cousin d’Antoine, né quant à lui à Arpajon, avait épousé une autre Marie Tauzin, sœur cadette de la précédente. Dans son contrat de mariage, Antoine affirme n’avoir rien à se constituer. Il se contente d’un logement dans la tour Pey-Berland, alors transformée en fabrique de plombs de chasse. La tour, vendue à la Révolution pour être démolie, avait été finalement reconvertie en ateliers et logements, elle appartenait à Louis Bigourdan, ancien négociant, et Jeanne Ouvradou, son épouse, depuis 1820, et ne sera rachetée par l’État qu’en 1850, pour 15 000 F.

En 1842, Antoine Danguilhen appartient à la « réunion des portefaix dite compagnie Fonrouge ». Cette compagnie porte le nom de son chef, Jean-François Fonrouge, elle comporte un Jean Danguilhen, habitant lui-aussi tour Pey-Berland et s’est associée avec la compagnie Bécut pour exploiter une sécherie de morue à Bègles, aux Douze-Portes, près de l’embouchure de l’estey de Francs.

L’industrie du séchage, née une quinzaine d’années plus tôt, connaît un véritable boum, des ateliers s’ouvrent à Talence et surtout sur les rives de la Garonne à Bègles où des propriétaires y voient un moyen d’augmenter les revenus de leurs bourdieux viticoles.Un an plus tard, en 1843, bien que restant associé, Antoine Danguilhen se fixe sur le domaine de Cantegrit à Talence (à l’emplacement approximatif du cours de Reims et de la rue Anatole-France). Celui-ci appartient à Jeanne Irague, veuve de Joseph Berthaud, un marchand épicier de la rue du Hâ. La propriétaire n’a pas eu de mal à obtenir l’autorisation préfectorale pour ouvrir une sécherie, car son domaine était alors encerclé par trois établissements du même genre, il en existait déjà six dans la commune.

À partir de 1845, Antoine s’adjoint son frère cadet Géraud. En 1852, la veuve Berthaud leur vend son domaine. Il comprend une maison de maître avec jardin anglais et bois d’agrément, des hangars pour abriter le lavoir à morues alimenté par un puits avec pompe. La vigne occupe une bonne partie de ses trois hectares.

Les  parties  s’accordent  sur   un  prix   de 13 000 F, mais les frères Danguilhen font une bonne affaire  car ils ne versent que  5 000 F comptant, les 8 000 restants étant convertis en une rente viagère de 600 F par an, montant sans doute inférieur au bail qu’ils payaient jusqu’à présent. En 1856, Géraud vend sa part à son frère pour 7000 F ; peut-être a-t-il le mal du pays et désire-t-il se retirer à Aurillac où il achète une maison.

Les affaires d’Antoine Danguilhen prospèrent. En témoignent les dots concédées à ses filles. Maria reçoit 8 000 F lorsqu’elle épouse, en 1859, François Marcellin Roussereau, un restaurateur de la rue des Remparts. En 1863, la cadette, Marie-Jeanne apporte 15 000 F (dont 12 000 comptant) à Jean Auguste Abadie, marchand boulanger qui possède quatre maisons en ville et son fonds de boulangerie.

Le fils aîné d’Antoine et de Marie Tauzin, Jean Marie Danguilhen, surnommé en famille Chéri, ne reçoit que 8 000 F de ses parents en 1861, mais il détient une somme de 10 000 F qu’il a gagnée à la sécherie. Il épouse Jeanne Louise Clavère, la fille d’un marchand. Elle n’apporte que 1 000 F, même si ses parents promettent une somme de 6 000 F qu’ils ne payeront jamais.

Le second fils est Pierre, dit Danguilhen jeune et Eugène en famille. En 1866, il épouse Marie Louise Bourcier, il est associé avec son frère au sein de la société Danguilhen aîné.

Les Danguilhen n’ont pas épousé d’enfants de sécheurs. La famille semble avoir adopté une stratégie matrimoniale destinée à l’élever socialement. Antoine Danguilhen, désormais propriétaire appartient à la petite bourgeoisie et c’est à de petits bourgeois qu’il marie ses enfants.

Antoine Danguilhen ambitionne des responsabilités municipales. Il est battu aux élections de 1865, cependant la démission du Conseil municipal à l’occasion d’un conflit avec le préfet va permettre son élection l’année suivante. Il est nommé maire de Talence le 29 mai 1868, à la place de Jules Cuginaud que l’intrigant Jean­ Jacques de Mégret, ancien maire, a poussé à la démission après l’avoir provoqué en duel. Il est difficile de situer politiquement Antoine Danguilhen. Sans doute paraître emblématique de ces « entrepreneurs » que le second Empire voulait promouvoir. De fait, il sera relevé de son mandat à la chute de Napoléon III mais restera au Conseil municipal jusqu’en 1877.

Antoine Danguilhen meurt le 12 juin 1880. Outre son domaine de Talence, il laisse trois maisons acquises entre 1842 et 1857 dans le quartier de la Rousselle. Jean Danguilhen (1838-1888), son fils aîné, récupère sa succession après avoir désintéressé ses frères et sœurs. On peut estimer les biens délaissés à la somme de 346 000 F ce qui témoigne de la réussite sociale du défunt.

Jean Danguilhen poursuivra les activités de son père sous la raison sociale « Danguilhen aîné ». Lorsqu’il meurt en 1888, il est qualifié d’armateur puisqu’il possède les navires Cité d’Aleth, Faune, Eider et Inès (sans compter le Victoria et [‘ Edouard déjà revendus). Il s’agit certes d’unités assez anciennes (22 ans en moyenne) probablement achetées d’occasion, mais Jean Danguilhen est probablement le seul sécheur de morues bordelais à s’être lancé dans l’armement maritime (généralement ce sont plutôt les négociants-armateurs comme Gaston Monier ou les Hermenk qui achètent des sécheries à la fin du XIXème siècle).

Ses navires ne participent pas à la pêche sur le Grand Banc ou « à Islande ». Ce sont des « chasseurs » : ils se contentent d’aller, deux fois par an, chercher la morue verte que les terre-neuvas ont débarqué à Terre-Neuve ou à Saint-Pierre et Miquelon.

Jean Danguilhen améliore encore ses conditions de négoce en installant une « sécherie » à Saint-Pierre et Miquelon. Dans cette colonie, il possède en fait simplement qu’une « grave », c’est une plage de galet où l’on fait sécher de la morue destinée à être exportée à la Guadeloupe ou à la Martinique sous bénéfice de primes. Sur cette grave on ne fait pas sécher la morue destinée à la France, laquelle n’importe que de la morue « verte ». Au retour des Antilles, le fret des navires bordelais est composé de sucre ou d’autres produits tropicaux, c’est une forme de commerce triangulaire :morue 5 - 1

Notons que les maisons Tandonnet et Hermenk ont armé leurs derniers chasseurs en 1873 et 1883.

L’avoir commercial de Jean Danguilhen dans sa maison de commerce, s’élève à 468 342 F. Selon les polices d’assurance qu’il a souscrites, on peut estimer ses biens immobiliers à une somme de 1065 000 F (dont 542 000 F pour ses biens de Talence). En  1876, il a acquis un domaine viticole de 20 journaux (6 hectares) à Beautiran. En 1884, il s’est offert celui de Grand-Maison à Léognan qui doit être le séjour estival de la famille. Il possède également  la propriété de Prieulette à Saint-Maixent dont les 69 journaux sont presque entièrement complantés de vigne. Mais l’investissement le plus important est l’achat, en  1887, d’une  maison 11, cours du Chapeau-Rouge pour 210 000 F qui sont encore dus en 1888.

Chéri n’a probablement pas eu le temps d’aménager dans cette maison qu’il donne en location, mais cet achat témoigne de ses ambitions sociales.

Vers la même époque Alfred Daney, maire de Bordeaux, marchand de fromage et propriétaire d’une sécherie à Bègles, est l’objet des quolibets des polémistes qui le surnomment « Croûte-Rouge de la Rousselle ». C’est tout autant ses revenus relativement modestes et l’objet de son commerce que le quartier qu’il habite qui sont visés.

Assurément, en s’installant dans l’un des deux autres pôles négociants de  la ville, les Chartrons ou le Chapeau-Rouge, Chéri voulait faire oublier ses origines prolétariennes et l’activité connotée qui avait fait sa fortune.

De son mariage avec Jeanne Louise Clavère, Jean Danguilhen laisse  un fils et trois filles. Deux d’entre elles épousent des négociants qui n’ont vraisemblablement rien à voir avec le commerce des morues (l’un d’entre eux est fabricant de cordages). La troisième se marie avec un médecin originaire de Luchon. Elles apportent chacune 120000 F à valoir sur la succession de leur père.

La veuve Danguilhen associe son fils Ignace Fernand (1865-1915) dans la maison de commerce « Danguilhen aîné ». Celui-ci a épousé, en 1891, Marthe Granet, la fille d’un sécheur de morues de Bègles. Comme son grand-père Antoine, Fernand Ignace se lance dans la politique, il sera conseiller municipal à Talence, de 1892 à 1907.

C’est probablement suite à sa mort, survenue en 1915, que va disparaître la sécherie Danguilhen. Aux activités traditionnelles morutières s’est ajoutée, depuis quelques années, une tonnellerie. Mais le séchage des morues, qui dégage des effluves puissants, était incompatible avec le développement des quartiers d’échoppes qui colonisaient la commune depuis 1860. De plus et surtout, l’évacuation des eaux résiduelles de lavage posait un réel problème à l’administration préfectorale qui encourageait l’installation des sécheries à Bègles où un réseau d’égouts permettait le rejet des « eaux de morue » dans la Garonne.

Ainsi prenait fin une activité qui avait marqué un quartier de Talence depuis la monarchie de Juillet.

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La tour Pey-Berland au début du XIXème siècle.
D’après une lithographie de Guillaume-Auguste Bordes

ANTOINE  DANGUILHEN,  UN HOMME DU   XIX·SIÈCLE

Il faut noter la formidable réussite sociale d’Antoine Danguilhen qui, venu de ses montagnes du Cantal, travaille d’abord durement pendant une dizaine d’années à Bordeaux comme portefaix puis, arrivé à Talence, dans le quartier de La Taillade, travaille encore une vingtaine d’années comme simple laveur de morue en élevant ses quatre enfants. Enfin, à trente-trois ans, il parvient à créer sa propre entreprise de séchage. C’est à cette époque qu’il devient propriétaire du domaine Cantegrit et réussi enfin à s’imposer dans le négoce après avoir été  conseiller municipal puis maire de Talence à la fin du second Empire.

Suite à son élection, le juge de paix le recommande au préfet comme un propriétaire très aisé, «jouissant d’une bonne réputation et sympathique à toute la population ». Bien que son « éducation laisse quelque chose à désirer, il en sait assez puisque il a su faire prospérer ses affaires et de ce fait saura diriger la commune ».

 Dans le cadre de l’essor industriel de ce siècle, Antoine Danguilhen a vu la création de la première voie ferrée de la région, en 1841, reliant Bordeaux à La Teste en traversant le domaine Cantegrit, puis les grands travaux de création des boulevards, commencés en 1865.

Il  a eu  le  bonheur  de  voir  son  fils Jean « Aîné » entrer à son tour dans la profession où il est devenu négociant armateur, suivi par son second fils Eugène « Jeune », les deux frères étant associés dans le négoce. Plus tard, ce sera son petit-fils Ignace Fernand qui, marié à une fille de sécheur de morue, poursuivra cette carrière de négociant armateur.

Il mourra trop tôt, à 1’âge de 70 ans, privé de la satisfaction de connaître la création du Syndicat du Commerce de la Morue dont son fils aîné sera le vice-président.

Il est bien naturel qu’une rue de Talence porte le nom de cette famille, ce nom que nous avons demandé aux responsables municipaux d’écrire correctement après un siècle d’une erreur chronique. Toutefois, nous signalons aux amateurs de « curiosité » que subsiste encore, vers le milieu de la rue, une très ancienne plaque où « Danguilhen » est correctement écrit.

Bernard CASSAGNE et Alain CHAMP

Bernard Cassagne consacre ses recherches à l’histoire de Bègles et prépare une étude sur l’origine des sécheries de morues dans l’agglomération bordelaise.

 Nous remercions toutes les personnes qui nous communiqué des documents et particulièrement Monsieur et Madame Christian Danguilhen.

 

morue 5 - 3 morue 5 - 4Buste de Jean Danguilhen (1838-1888)

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