Bulletin 05 – Quelques noms gascons de Talence

 

On a tendance à oublier que Talence, comme le Bordelais en général, était considérée communément comme gasconne et parlait beaucoup gascon jusqu’à la fin du XIXème siècle.

Certes, depuis bien longtemps, le français était devenu langue officielle et de prestige, et les noms de lieux gascons ont été progressivement habillés de français, quand ils n’ont pas été remplacés, traduits, ou oubliés.

Le présent article en présente quelques-uns qui ont survécu tant bien que mal, et que nous jugeons intéressant d’expliquer. Ils témoignent de l’histoire médiévale de Talence.

Le baptême de nouveaux  lieux ou voies publics, la pose de nouvelles plaques, seraient des occasions pour remettre en valeur ce patrimoine toponymique gascon, et corriger certaines dérives …

La série des Pey – Peybouquey,  Peylane,  Peydavant   –  Pey

Colline ou prénom ?

Dans ces trois noms de lieu, pey veut très probablement dire colline, et ne vient pas du prénom gascon qui correspond à Pierre.

Le mot pey : colline, éminence, hauteur, en gascon du Bordelais
Prononciation : pèy.
Graphie occitane normalisée : pèi
pey est fréquent en Bordelais et Médoc dans les noms de lieux.On n’y reconnaît plus guère l’ancêtre du mot, le latin podium (hauteur), source de noms pro­ pres, dans tout le domaine occitano-catalan.
En voici quelques variantes (parfois, c’est seulement la graphie qui change) :pèch, puch, puy (prononcer puy), pouy (pro­ noncer pouy), pouey, poey, puech, poutge, puig (catalan ; prononcer poutch)…
Le prénom Pey : Pierre, en gascon du Bordelais

Prononciation : Pèy
Graphie occitane normalisée : Pèir
On le retrouve dans Pey Berland, archevêque de Bordeaux, qui a défendu la liberté de la ville contre le roi de France.

PEYDAVANT

Le nom Pey d’Avant apparaît pour la première fois comme nom de lieu sur un registre paroissial de Talence dans un acte de 1652.

bulletin 5 - peydavant

C’était peut-être une colline appartenant à un nommé Avant ou d’Avant. La famille Davant existait à Talence au début du XIXe siècle. On peut imaginer qu’elle y ait existé depuis longtemps.

Dans les actes, d’Avant est souvent écrit Daban, suivant la prononciation de l’époque.

Autre piste : Davant peut aussi signifier « à l’est » dans les Landes.

Peydavant ne nous est attesté que comme nom de lieu, et non comme un nom de personne donné à un lieu. Il doit donc être utilisé en le faisant précéder de la préposition « de ». Il faut alors écrire : « rue de Peydavant ».

PEYBOUQUET

Prononcer Pèybouquèy.

 Le pey (de) Bouquey était le lieu appartenant à un nommé Boucquey, cité à partir de 1475.

On  trouve en 1475 l’appellation Puch Boquey, et en 1618 l’appellation Puch Boucquey.

Or, nous l’avons vu, puch est une variante de pey dans le sens colline.

Graphie occitane normalisée : Pèiboquèir

L’usage a contracté ce nom composé en un seul.

L’essentiel est de retenir qu’il s’agit d’un nom de lieu, donc qu’il doit être utilisé en le faisant précéder de la préposition « de ».

Il serait donc logique d’écrire : « rue de Peybouquey ».

bouquey : boucher en nord-gascon

Prononciation : bouquèy
Graphie occitane normalisée : boquèir
La terminaison en « èy » est caractéristique du Bordelais et du nord des Landes (autre exemple : barbèy = barbier).

PEYLANE

Le pey (de) lane était probablement une éminence couverte de lane * (lande).

Cité à partir de 1275, ce nom est un des plus anciens connus de Talence.

Il a donné son nom à un village, « le cournau de Pey Lane ». Devenu Peylane, il s’est déformé en Peylanne à l’époque de la Révolution où beaucoup d’autres noms ont subi des vicissitudes.

Une famille Peylane a également existé. A-t­ elle pris le nom du lieu, ou au contraire, lui a-t- elle donné son nom ?

On ne peut exclure que le gascon de Talence disait lane au XIIIème siècle, et non lande, comme plus tard le gascon bordelais ou médocain.

lane : landes en gascon. ; seul le gascon girondin disait plutôt lande comme en français
Graphie occitane normalisée : lana
Le nom Lalanne  veut dire Lalande.
Dérivé : lanusquet : à l’origine, chafre (surnom) désignant les landais

LES « COURNAU » : ANCIENS HAMEAUX

Ils sont nombreux à Talence : Coumau d’Ars ; Cournau de Ruhan (ou le Grand Cournau) ; Cournau des Monges (ou Petit Cournau), encore connu ; Cournau de la Forêt ou « de la Hauresse » (1760).

En gascon et en occitan en général, « monge » signifie « moine » ou « moniale »
« La Hauresse » était une déformation graphique de « La Horest » ou « L’Ahorest », mots gascons pour « la forêt ».

cornau : mot gascon qui nommait des hameaux défrichés dans la forêt.

Prononciation : cournaou, où « aou » est la diphtongue « aw », très courante en gascon.
La graphie Courneau avec « eau », qu’on rencontre parfois, n’a pas de raison d’être.
Le mot a la même racine latine que corne, dont on a fait dériver des mots qui ont le sens de coin : Les villages appelés cornau étaient-ils comme des coins enfoncés dans la forêt ?
Le gascon a un autre mot de la même famille : cornèr : coin ; prononcer cournè ; on le retrouve en anglais.

  • Loin de la Gascogne, en Lorraine, le mot « cournal » était utilisé aux XIVème et XVème siècles pour désigner un lopin de terre.

Suggestion aux promoteurs immobiliers :
Donner une couleur locale à leurs créations en les nommant Coumau plutôt que Hameau.

Exemple :

« Le Cournaü  Saint-Pey  » au lieu du Hameau Saint-Pierre. Voir ci-dessous.
Le tréma sur le « u » de Cournaü est un moyen d’indiquer qu’on ne prononce pas « au » comme en français.
Le hameau Saint Pierre a été construit récemment rue Peydavant.

bulletin 5 - nom gascon 1                                             bulletin 5 - nom gascon 2

Panneau existant dans la réalité.                                          Si le promoteur y avait pensé…

Saint-Pey était le nom d’une chapelle et d’une confrérie de laboureurs de vigne de Talence.

Suggestion à la Ville de Talence : Poser des plaques rappelant  et expliquant  les noms de lieux anciens.

 

Par exemple, au Cournau d’Ars, on aurait ceci.

bulletin 5 - nom gascon 3La graphie Lo Comau est la graphie normalisée occitane.

« LEYSOTTE » : UNE RECTIFICATION S’IMPOSE !

Nous connaissons le nom de  la Croix de Leyssotte à partir de 1760 (cartes de Cassini et de Belleyme).

La voie actuelle, d’abord simple chemin, a porté le nom de chemin de Madère, du nom du lieu où elle aboutissait, puis nous trouvons « chemin vicinal de Bordeaux à Madère » en  1805 ; comme elle partait du carrefour de la Croix-de-Leyssotte, elle porte le nom de chemin de la Croix-de-Leyssotte en 1846, puis chemin de Leyssotte en 1898, à nouveau chemin de la Croix-de-Leyssotte en 1901, mais tantôt avec deux « s », tantôt avec un seul. En 1978, c’est le chemin de Leysotte et en 2002 : la rue Leysotte. Dérive regrettable !

Leyssote pourrait venir de eyssotte, petite èysse (aisselle, dépression, creux dans le sol), ou être, mais c’est peu probable, une petite leysse (laye, laie, chemin en forêt).

Qu’elle soit une petite laie ou une petite aisselle, il est souhaitable de rétablir son orthographe originale avec les 2 « s», sinon les nouveaux  talençais vont continuer  à prononcer « leyzotte » ! Nous aurions donc, avec la préposition de :

rue de LEYSSOTTE.

Et la prononciation erronée Leyzatte serait du même coup découragée. Il faut même prononcer Lèjssotte  !

BÉOULAYGUE  : UN EXEMPLE  DE NOM GASCON QUI TOMBE DANS L’OUBLI

Lieu inclus dans le domaine universitaire (ancienne École de la Francophonie).

On l’a récemment renommé « Haut-Carré », du nom déformé d’un domaine voisin, et c’est dommage !

En gascon, « bèu l’aiga » (prononciation bèou l’aygue) signifie « boit l’eau ».
Ce nom qu’on trouve  ailleurs en Gascogne correspond selon S. Palay à un terrain naturellement drainé, où l’eau ne séjourne pas, donc qui boit l ‘eau. Ici, le sol graveleux en est la cause.

CARRET N’EST PAS CARRÉ !

Le domaine du Carret, connu en 1483, s’étendait de l’église actuelle au chemin de Labricq et c’est tout naturellement que sa partie la plus élevée s’appelait « le Haut-Carret ».

« Haut-Carré » est parfois écrit « HAUT CARRE » (sans accent), ce qui achève de dénaturer le nom.

«  Carret  »  n’a rien  à voir  avec  l’adjectif « carré », mais plutôt avec la racine prélatine « kar » (pierre, rocher. ..).

 

LE CHÂTEAU MONADEY

bulletin 5 - monadeyLa propriété tient son nom d’une très ancienne famille bordelaise qui avait la charge, dès le XIème siècle, de la fabrique de la monnaie. Le mot gascon monadey signifie monnayeur.

 Le Château Monadey se trouve sur le site nommé Le Breuil.

Le site du CREPS est l’occupant actuel du domaine.

 

DOMAINE  DU PLANTIER

C’est un domaine, aussi appelé « de Clauties », qui portait le nom « du Plantier ». Sur ce domaine fut créé le nouveau cimetière de Talence et un lotissement que les actes ont nommé « Domaine Duplantier ».

 

plantier est probablement une francisation du mot nord-gascon plantèy, qui signifie une parcelle récemment cultivée, une jeune vigne par exemple.
Graphie occitane normalisée : plantèir
plantèr (prononcer plantè) est la forme gasconne majoritaire. D’où le nom de famille « Planté ».

bulletin 5 - nom gascon 4

A l’heure actuelle, à l’entrée de la rue, une des deux plaques  a heureusement rétabli l’orthographe initiale : « Domaine du  Plantier ».

Mais « rue du Domaine du Plantier » serait encore meilleur.

 

Et si on trouvait pour ce domaine des attestations anciennes de la forme Plantey, on pourrait rêver à un retour aux sources : « Domaine du Plantey », et même « Maÿne du Planteÿ » !

LE BREUIL

Le Breuil (autrefois Broulh ou Breulh) est un très ancien nom de lieu talençais qui recouvrait les domaines de Monadey (CREPS), du lycée et des domaine et château de ce nom (Maison de retraite Gardères).

Attestations en 1835 pour la « Maison de campagne du Breuil » (lycée) et en 1875 pour le «  Château  du  Breuil  »  (Maison  de  retraite Gardères).

La racine celte broc (bois, taillis), a donné « brogilum » en latin, puis breuil en français et brolh (prononcer brouil) en occitan ou en gascon. Dans les noms de lieux, ce dernier a souvent été ramené à la forme française breuil. Le sens du mot n’a pas changé.

Recommandation :

Puisque c’est Le Breuil, écrire « avenue du BREUIL », plutôt que « de BREUIL ».

 

DE LABRIC AUX BRIQUES…

Le chemin et l’impasse des Briques ont pour origine le nom d’un propriétaire, Labricq, qui avait ses terres vers le Grand Coumau ou Coumau de Ruhan.

Nous trouvons le chemin de Labricq dès 1576, puis la ruette de Labricq en 1602. L’appellation chemin des Briques apparaît en 1866. Au XVIIIème siècle, un nommé Labrie (ou Labrie ) a sa maison à l’emplacement de l’actuel presbytère.

Le chemin des Briques a été rebaptisé rue Pierre-Noailles sur la partie située entre le cours de la Libération et la rue de la Vieille Tour. L’Impasse des Briques a subsisté, mais a été absorbée par un domaine privé.

Nous avons ici l’exemple d’une complète transformation de nom. C’est d’autant plus regrettable que c’est un des plus anciens noms de voie de notre ville. Le chemin ayant changé de nom précisément à cause de ce substantif peu valorisant, il ne reste que l’impasse pour nous rappeler le nom de ce Talençais du Moyen Âge qui mériterait de figurer à nouveau sur cette modeste voie.

Le site www.medoc-pratique.com donne cette explication du nom de lieu
Labrie de Macau : « Labrie : Anciennement écrit Labrit, signifiant Albret,
c’est-à-dire appartenant à un seigneur d’Albret. »

 

RUE ROUSTAING

Les Roustaing (Rostanh écrit à l’occitane) étaient des seigneurs de Talence à l’époque médiévale. Selon l’onomasticien J. Tosti, ce nom est d’origine germanique :

Hrodstain = hrod (gloire) + stain (pierre).

Il existe sous des formes diverses :

  • formes francisées : Rostain, Roustaing…
  • forme (très !) gasconne, attestée à Talence au XV siècle : Arostanh ou Arrostanh *.
  • forme latine (en fait, romane « re-latini­sée ») : Rustanhdus

* Le gascon (comme le basque) était « fâché » avec les mots et les noms commençant par « r ». Il mettait un « a » d’appui, et doublait le « r » suivant. Sur  le  même  modèle  : Arroman, Arramon …

Merci à Alain Champ, dont les contributions ont largement nourri cet article.

Vous pouvez retrouver d’autres noms gascons de Talence sur le site :  talence.gasconha.com

THIERRY MERGER

Thierry Merger est le webmestre de gasconha.com.
ce site ayant pour vocation de réactiver l’identi gasconne.