Bulletin 05 – La Villa Raba, le musée Grévin du XIXème siècle

MAISONS DE CAMPAGNE ET GUINGUETTES

Le  XIXème siècle  débute  à Talence  avec l’application d’une mesure symbolique.

En effet, c’est le 20 mai 1800 que la municipalité a décidé que tout bal en salle publique devra verser le quart du produit de ses recettes pour les pauvres. Cette décision est la preuve de deux faits déjà évidents dès le XVIIIème siècle : Talence est un lieu de distraction pour les habitant(e)s de Bordeaux et… il y a un grand nombre de pauvres à Talence.

Parmi les endroits de détente, il y a la maison ou villa Raba et les nombreuses guinguettes. La première est en fait ignorée de l’érudit Pierre Bemadau (1759-1852) qui parle avant tout du jardin dans sa petite brochure de 14 pages publiée chez Pierre Beaume, à Bordeaux en 1803, intitulée Promenade à Talence, ou description  de  la  maison  de  campagne  de MM. Raba frères, brochure rééditée au début du XIXe siècle par Ellisen. On trouve à peu près le même texte dans la revue culturelle de Bordeaux le Bulletin polymathique de Bordeaux du 8 octobre 1803. Ces descriptions élogieuses sont très connues, nous citerons aussi des critiques plus originales.

La description de Bemadau est enthousiaste. L’auteur mélange la prose et les vers ; il rappelle qu’il a fait le petit voyage à Talence le jour de Pâques.

« À peine de ces lieux eus-je touché le seuil
que je me crus dans l’Élysée ;
Les Grâces et les Ris en assiégeaient l’entrée :
Jamais Tourny n’offrit
un plus brillant coup d’œil
Pressé dès la première allée,
Où le marbre respire à l’ombre des ormeaux,
Je vis l’élite de Bordeaux
Qui semblait dire, agitant la lorgnette :
Du Printemps en ces lieux
il faut chômer la fête

(Tourny : la « plus agréable promenade de Bordeaux »)

De nombreuses statues décorent les avenues du jardin  : celle du dieu de l’Amour

« Qui que tu sois, voici ton maître
Il l’est, le fut, ou le doit être »,

Celle de la paix revenue grâce au premier consul

A la Paix de l’an X

Neptune, Hercule terrassant le lion de Némée sont également honorés.

Sur une porte on lit ce « distique » :

« Dans l’univers entier, la Raison parle et crie
Adore un Dieu, sois juste et chéris ta patrie ».

Dans un massif boisé une colonne façonnée en stalactites est illustrée à la base par des Génies représentant la Vertu, la Prudence, la Force et l’Histoire en pleurs.

Sur les faces du monument Bemadau lit :

Aux Mânes
Des héros morts pour la patrie
Passages
Rhin-Pô-Danube-Alpes-Pyrénées-Simplon­ Saint-Bernard, etc.
Batailles
Jemmapes-Fleurus-Arcole-Lodi-Aboukir­ Maringo (sic), etc.
Conquêtes
Belgique-Hollande-Biscaye-Italie-E gypte, etc.

Dans le Cénotaphe se trouvent aussi plusieurs pierres sépulcrales, placées sur des monceaux de gazons, portant le nom des plus fameux généraux français morts en combattant pour la République.

Cet aspect guerrier pousse Bemadau à mettre en scène un « curieux » (c’est peut-être lui-même) qui aspire à la paix.

« Du sang que Mars a fait verser
Ce lieu rappelle à tous la désolante idée
Dans ses fureurs ce Dieu puisse-t-il s’arrêter,
Et rendre enfin le calme à l’Europe agitée. »

Les scènes plus calmes suivent : celle de l’Enfant-Prodigue mise en action, les Saisons, Vénus, Pan, Flore, Cérès, Apollon, Bacchus, le Pavillon des Muses, les Champs Élysées. Bernadau nous conduit dans le labyrinthe, dans le moulin situé sur une montagne d’une « trentaine de pieds de hauteur », dans une hutte où est assise une négresse entourée de ses ustensiles venus de la côte d’Angola, vers le vieil infirme qui tend son chapeau aux passants.

« Mes chers messieurs, faites l’aumône
A cet infirme, pauvre et vieux
Car si l’argent rend l’homme heureux
Ce n’est qu’au moment qu’il le donne »

Dans la salle de musique le visiteur admire les représentations des instruments et les noms des musiciens célèbres de l’époque : Gluck, Lulli, Philidor, Rameau, Daleyrac, Méhul, Piccini, Rousseau, Le Sueur et Grétri (sic).

Bernadau est peu prolixe sur la maison elle-même.

« Elle est construite dans un genre simple mais noble. L’intérieur, composé d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, est meublé richement et avec goût ; chaque pièce est diversement décorée, et toujours dans un genre analogue à sa destination. Partout on trouve variété sans confusion, opulence sans faste, agrément sans ennui. Cette maison, qui n’est pas moins curieuse que le parc dont elle est entourée, renferme une infinité de choses rares en plus d’un genre curieux ».

En fait, Bernadau parle surtout de la collection de portraits de la famille de MM. Raba.

« Vis unita fit fortior : telle est la devise simple, modeste et vraie qui annonce ce salon. Elle caractérise les sentiments d’une inaltérable union qu’on a toujours admirée entre tous les membres de cette famille. L’amitié fait le bonheur. .. Ces Messieurs sont six frères, vivant dans la plus parfaite intelligence … »

Et Bernadau termine à la fois par l’éloge de MM. Raba qui ajoutent tous les ans des agréments à leur jardin et par une invitation au voyage :

« On ne peut pas faire un plus noble usage de la fortune que MM. Raba, puisque cette dépense a pour objet la satisfaction de leurs concitoyens. Un tel sacrifice se recommande à l’estime générale »

– « Observateurs, simple curieux, allez à Talence et…

Ici de mon petit voyage Je finis la relation,
Que d’étendre bien davantage
J’aurais en mainte occasion.
Ainsi, d’exagération
Ne taxez point ce griffonnage
Quoi qu’il soit daté d’une plage
De la Gascogne région.
Je ne fais ma description
Que pour vous donner une idée
Du moderne jardin de Fée
Dont je vous envoie le croquis
Mais quand viendrez et vos amis
De Talence admirant le site,
Le rapprocher de mes écrits,
Si vous les trouvez trop concis,
Vous pourrez y faire une suite ;
Et quand lacune on montrera
A ce que j’ai décrit trop vite
La voix publique suppléera. »

Certes, Pierre Bernadau est trop concis à nos yeux mais, tel qu’il est, son témoignage est toujours un document unique et inestimable.

Les cabarets n’ont certainement pas changé depuis quinze ans. Tout près de la ville Raba, Bardanac, à la limite de Talence et de Pessac, est toujours voué à Bacchus.

Un témoignage sur Bardanac à la (fin ?) du XVIIIème siècle est donné par un certain M. Varé, commissaire des guerres à Bordeaux, qui publie en 1785, à Bordeaux chez Pallandre l’aîné, un Voyage à TalenceIl nous apprend que le prieuré de Bardanac décrit par l’abbé Baurein dans ses célèbres Variétés bordelaises est devenu un cabaret.

« Bardanac, jadis la retraite
Des célèbres Religieux
Qui gouvernaient mainte puissance
Par des ressorts mystérieux
Et que Thémis, du moins en France
A su relever de leurs vœux
Au lieu de ces Révérends Pères
Qui méditaient dans ces jardins
Bacchus et les amours badins
Vont y folâtrer en bons frères ;
Et pour parler vulgairement,
C’est une guinguette à présent »

LA VILLA ET LE JARDIN RABA

« Pour découvrir jardin charmant
Vous parcourez à grands frais la Provence ;
D’une belle bastide, ici, commodément
Nous jouissons de l’agrément,
En nous promenant à Talence »

JOSÉPHINE À TALENCE

L’empereur Napoléon ler, se rendant à Bayonne, s’arrête à Bordeaux en avril 1808. Il laisse le jeudi 14 avril l’impératrice Joséphine visiter seule la maison de campagne des frères Raba. Accompagnée de l’escorte de la Garde d’honneur et des dames de compagnie Mme de Montmorency-Matignon, Maret, Gazzani et Fauchet, elle demeure plus d’une heure dans le jardin et la maison. « Elle parcourut les beaux jardins décorés d’une multitude de statues, admira les volières où étaient rassemblés des oiseaux de toutes les espèces de l’univers, fit le tour de l’immense vivier poissonneux, bordé par un bois où l’on remarquait quantité d’arbres exotiques ; entra dans les Champs Élysées et le labyrinthe ; puis elle pénétra dans les appartements dont les propriétaires lui firent les honneurs ». Pour remercier ses hôtes, elle promet de leur envoyer un buste de !’Empereur en porcelaine de Sèvres. Selon la rumeur, les frères Raba ont fait placer par la suite dans leur salle de concert une inscription sur marbre afin de perpétuer le souvenir de l’impériale visite.

Le Moniteur du 21 avril rend compte une semaine plus tard de l’« événement » :
« Bordeaux 15 avril SM l’impératrice Reine est allée hier matin, escortée d’un détachement de la Garde d’honneur à cheval visiter à Talence l’agréable maison de campagne que!’Empereur avait déjà honorée de sa présence. SM s’est promenée dans les jardins et est entrée dans les appartements, où les propriétaires de ce lieu de plaisance ont eu l’honneur de la recevoir. » Napoléon Ier a visité rapidement Raba, le samedi 9 avril 1808, lors d’une promenade à Pessac et à Talence, toujours accompagné par sa Garde d’honneur à cheval.

Un voyageur allemand à Bordeaux, Louis Meyer, visite aussi le jardin des Raba en 1801 : « Un jardin particulièrement réussi dans ce genre hollandais et où l’on voit toute une série de caricatures, c’est le jardin des trois frères Raba, des israélites. Il semble qu’ils aient voulu imiter en petit le prince Palagonia, près de Palerme, à moins qu’ils n’aient cherché à être plus originaux que lui dans ce genre. Que de surprises à chaque pas ! Un petit bois de chêne sert ici de repaire à des quadrupèdes de toutes espèces. Des tigres de la taille d’un chat, des lions comme des caniches, vivent là avec les autres colosses de la forêt, avec les lièvres et les chevreuils. Tous ces animaux, grossièrement taillés dans le bois, sont, chaque année, soigneusement repeints et reverdis. Dans un autre coin de la propriété, on se croirait vraiment en Arcadie. Un âne en bois y broute une prairie émaillée de fleurs, et des vaches guère moins grandes que nature, des moutons avec leurs bergères, folâtrent. Au milieu de cette scène pastorale, un joli petit moulin à vent hollandais s’élève sur un tertre où l’on monte par un escalier en colimaçon. Le meunier et la meunière sont à la fenêtre et condamnés à rire perpétuellement du même rire grimaçant. Les faisanderies et les volières sont aussi nombreuses que les petits temples avec leurs statues de dieux graves sur les socles, que les ermitages avec les anachorètes et les tables de bois dont les inscriptions dans toutes les langues vous expliquent en vers et en prose, s’il en est besoin, ces beautés de l’art et de la nature. Tout cela est cultivé avec une symétrie et une minutie plus qu’hollandaises ; tout est nettoyé, peigné, et l’on pourrait dire poudré comme la tête elle-même du plus âgé des propriétaire s, lequel entretient, moyennant cinq cents livres, un artiste perruquier qui l’opère trois fois par semaine ; aussi ses concitoyens l’ont-ils surnommé le Marquis. »

On peut comparer ces impressions à celles, encore plus négatives, d’une Anglaise, Mrs Cradock, qui, elle aussi, a visité la région bordelaise en 1785. Elle se fait conduire pendant l’été en voiture à Talence pour y voir la fameuse maison de « M. Rabi » (sic) « marchand juif extrêmement riche », excursion recommandée par le guide qui venait d’être publié par la librairie Paul Pallandre le 18 juin 1785 : Description historique de Bordeaux avec l’indication de tous les monuments, chefs-d ‘œuvre des Arts et objets de curiosités que renferme cette ville, ouvrage indispensable aux voyageurs et très utile aux citoyens. Ce guide recommande la visite de cinq jardins dont deux à Talence, ceux de M. Peixotto et de M. Raba. Les autres étant ceux de M. Journu à Quadrille près de Caudéran, de M. Armet et M. de Gascq à Saint-Seurin.

Mais l’Anglaise est très déçue de sa visite ; son journal publié en 1896 est critique : « Cette maison et le jardin qui l’entoure sont absurdes. La construction et l’entretien de l’un et de l’autre ont dû et doivent coûter des sommes énormes. Je ne puis passer sous silence le jardin car il est plus qu’original. Placé derrière la maison, c’est un morceau de terrain entouré d’une étroite plate-bande garnie d’à peu près deux cents pots bleus et blancs juchés sur des roues. Au milieu, représentant sans doute les Tables de la Loi, du buis, coupé excessivement ras, figure un rouleau de papier écrit ; les interstices sont remplis de sables de différentes couleurs, de façon à imiter des broderies. Comme il est impossible de mettre ce terrain à l’abri, il faut le réparer chaque fois qu’il pleut. Il est difficile de comprendre qu’on s’extasie sur cette folie et qu’on déclare que c’est magnifique ! Nous eûmes bientôt assez de ce chef-d’œuvre de mauvais goût, et continuant notre promenade, on nous arrêta à un ancien collège de Jésuites, dont il ne subsiste qu’une partie servant maintenant de cabaret et placé à côté d’un bois qui nous a rappelé le bois de Boulogne de Paris. Revenus à sept heures pour prendre le thé. »Les descriptions de Mrs Cradock (1785), de Louis Meyer (1801), de Pierre Bernadau (1803), de Joséphine de Beauharnais (1808), parlent à l’évidence de décors différents. De toutes façons, le jardin de la maison Raba ne laisse pas indifférents les contemporains. C’est toujours l’attraction principale de Talence avec les cabarets et les guinguettes.

La maison de campagne des Raba est donc au début du XIXe siècle un objet de controverse. Si Bernadau est élogieux et parle avec d’autres du « Chantilly des Bordelais », les voyageurs étrangers sont souvent déçus, surpris, choqués. Plus de cent ans après, en 1912, l’érudit Maudre de Lapouyade critique aussi férocement le jardin des frères Raba, « véritable Musée Grévin en plein air, ridicule et bouffon.. . mascarade champêtre organisée par les propriétaires en dehors de leur architecte ». Il regrette que Meyer et Bernadau n’aient pas donné la description de la maison elle-même.

« Au milieu de cette fantaisie carnavalesque dont le voisinage était une véritable profanation pour elle, une exquise habitation s’élevait, de lignes et de proportion s aussi élégantes que gracieuses, pur chef-d’œuvre du style Louis XVI et que seul avait pu créer le génie d’un Louis ou d’un Laclotte » (1912).

raba 5