Bulletin 05 – Editorial

Depuis 1997, date de création de « Mémoire et Patrimoine de Talence », on nous pose souvent la question : mais que veut dire le mot « Mémoire » ? Cela devrait, nous semble-t-il, couler de source pour tout le monde, chacun de nous disposant d’un ensemble de repères et de témoignages transmis par la tradition orale familiale, grâce aussi à un endroit où celle-ci a vécu et que l’on connaît bien, à des papiers de famille anciens, à des photographies de cérémonies plus que centenaires, à des outils dont on ne sert plus aujourd’hui mais que l’on a conservés et qui permettent de reconstituer les travaux et les jours d’antan. Quant au patrimoine, chacun connaît bien le sien !

Il suffit de transposer cette expérience personnelle à l’entité bien définie qu’est une ville. Pour une ville, la mémoire ainsi que le patrimoine sont constitués de traces diverses, parfois glorieuses mais plus souvent modestes, qui nous entourent et qui parlent d’elles-mêmes du passé, à condition de prendre le temps de les examiner attentivement, sans s’attendre non plus à faire de ces spectaculaires découvertes que l’on adore annoncer aujourd’hui puisqu’il faut que tout passe la rampe, crève l’écran et que n’importe quoi, par un grand fracas, retienne l’attention pendant quelques heures ou quelques jours, alors que le patrimoine, lui, a comme caractéristique de devoir s’apprécier silencieusement, à l’aune des connaissances de chacun. Le patrimoine est constitué des monuments et des documents locaux qui nous permettent de mettre en relation l’histoire de notre ville avec l’histoire de notre pays et qui nous permettent ainsi de mieux comprendre le présent grâce à la connaissance du passé.

Il se trouve que, ces derniers temps, une appréciable récolte de documents ou d’informations recueillies dans notre ville nous permet d’illustrer ces propos.

En effet, nous avons eu la chance de faire quelques très bonnes trouvailles ces temps derniers : une dame qui s’intéresse comme nous à la conservation de la maison Veillon a eu l’amabilité de nous montrer, lors du très utile Forum des associations du 4 septembre 2004, une photographie prise dans une dépendance de cette maison qui lui avait été donnée par Mademoiselle Veillon. Qu’y voit-on ? Une date manifestement écrite à la fin du XVIIIème siècle, si l’on en juge par le tracé des lettres et des chiff­res.

9 Thermidor An IV

La chute de Robespierre du 9 Thermidor An II (27 juillet 1794) et la fin de la Terreur célébrées deux ans après à Talence par cette inscription d’époque sur un mur intérieur de la maison Veillon !

À quoi se réfère cette date ? Eh bien, ni plus ni moins qu’à la chute de Robespierre et à la fin de la Terreur ! On ne s’étonnera pas de trouver cette trace dans un département où l’échec et l’exécution des députés girondins de la Convention, le 31 octobre 1793 à Paris, avait marqué considérablement les esprits.

J’ajouterai que cela est aussi un repère de grande valeur pour dater la maison Veillon dont une partie est véritablement ancienne.

Une autre bonne révélation est l’avis autorisé de l’ancien architecte des Bâtiments de France, M. Pérignon, que nous avons eu le plaisir de rencontrer en même temps que le directeur régional des affaires culturelles, M. Rieu, lors d’une réunion à la mairie de Talence.

M. Pérignon date la tour de Brana du XVème siècle … le siècle où se finit la guerre de Cent ans, le siècle pendant lequel régna Louis XI. C’est pour lui indubitable ! Les fins limiers de notre association ont désormais du pain sur la planche ! Ils devront chercher les documents, s’ils existent encore, pour préciser la date exacte de construction de la tour. Personne n’y est parvenu jusqu’à présent. Nous sommes heureux d’avoir contribué à ce que cette tour ne soit plus menacée d’être sacrifiée à « l’alignement » de la rue.

Editorial 5-3La façade des dépendances du château Brana.

Notre association est également intervenue, lors d’une rencontre sur les lieux avec les représentants du promoteur Domofrance et de la Mairie, pour que soit déconstruite puis reconstruite la façade des dépendances de ce château qui servirent de laiterie au XIXe siècle. Le propriétaire en était Clément de Ville-Suzanne, maire de Talence entre 1874 et 1876, puis en 1877. Ne conserver que la façade de ce bâtiment n’est qu’un pis-aller, malheureusement, mais nous avons au moins la satisfaction de pouvoir contempler, en passant rue Roustaing, les très beaux encadrements en pierre des fenêtres et de la porte ainsi que deux chaînages sur trois, le troisième étant en ciment.

Quant à M. Rieu, directeur régional de l’action culturelle, il s’est intéressé tout particulièrement au château Raba, dont les sculptures et les ornements architecturaux lui semblent d’un intérêt exceptionnel. Sans jamais oublier que le château Raba est une propriété privée, nous voulons seulement espérer que l’aide de l’Etat aidera à préserver l’une des plus belles constructions du passé talençais, bordelais et même national. Ce château date de 1782, l’année même de la construction du si beau et si classique pavillon de musique du château Peixotto, au bord du cours de la Libération. Le parc du château Raba est remarquable également par son unité végétale. Il ne rassemble que les espèces que l’on plantait au XVIIIème siècle : des chênes, des marronniers, des tilleuls, sans oublier l’allée de charmes qui conduit encore, – écornée et dans quel état !- de l’entrée du château au « grand chemin royal de Bordeaux à Bayonne ». Dans ce grand parc, on ne trouve point de ces grands conifères de nos petits jardins, et pour cause ! On savait à l’époque que les conifères résistent mal aux tempêtes d’Ouest ! Nous l’avons malheureusement vérifié lors des deux ouragans Lothar et Martin de la fin de l’année 1999.

Un témoignage intéressant sur la vie à Talence au début du XXème siècle :

Editorial 5-1J’ai eu pendant l’été 2004 un contact fort intéressant, par l’intermédiaire de Madame Du Repaire, avec Madame Lelièvre, descendante de la famille Marly, vieille famille talençaise qui possédait le château et le parc Dunoyer, situés au Sud du Lycée Victor­ Louis. Un lotissement a pris la place de cette propriété depuis longtemps. Nous possédons, dans notre collection de documents, une photographie du début du XXème siècle, de l’ouverture d’une rue dans le parc de cette propriété. Le chef cantonnier, dûment chapeauté, et les cantonniers au travail, armés de leurs pelles, pics et pioches forment une belle scène de genre.

Editorial 5-2J’ai transmis un questionnaire à Madame Lelièvre, qui a eu l’amabilité de me répondre avec précision. Sa lettre était émouvante : elle raconte comment une famille, dont le père fut tué lors de la première guerre mondiale, a vécu, depuis cette disparition, dans le chagrin et les difficultés financières.

Un souvenir brillant était évoqué par cette dame : la Comédie française était venue jouer le Cid sur le perron du château Dunoyer ! Tout Bordeaux en parla ! Nous chercherons des articles de presse relatant ce haut fait et nous voulons espérer que la Comédie française reviendra un jour jouer le Cid à Talence !

Mémoire et Patrimoine de Talence cherche des témoignages de cette sorte, accompagnés de documents dans le meilleur des cas, sur la vie des familles talençaises de tous les niveaux sociaux.

Editorial 5-4

Couvent Saint Pierre

Recevez, chères lectrices, chers lecteurs, nos meilleurs vœux pour 2006 !

Le président,

BERNARD CAPDUPUY