Bulletin 04 – Rencontre avec un ancien de l’Ecole Supérieure

Monsieur  Charles Lacoste, Talençais depuis longtemps, a bien voulu nous faire partager ses souvenirs d’adolescence alors qu’il était élève de l’établissement qui se nomme actuellement le Collège Henri-Brisson. Cet entretien s’est déroulé avec Alain Champ, lui-même ancien élève.

 C.L. : À l’occasion du 80ème anniversaire de l’École Supérieure qui ouvrit ses portes le 1er octobre 1912, j ‘avais rédigé une note que j’ai appelée Souvenirs en vrac et où nous allons puiser.

Je suis entré à cette école en octobre 1932, à cette époque elle portait encore le nom, sous lequel elle avait été créée : École Primaire Supérieure Intercommunale de Talence-Bègles, nous disions l’E.P.S. Je venais d’obtenir le C.E.P. (Certificat d’Études Primaire) et j’ avais 12 ans.

A.C. : Comment cette école est-elle organisée ?

C.L. : Elle était divisée en trois sections : A – Générale, B – Industrielle, C – Commerciale.

J’ai débuté en 1ère B et terminé le premier cycle en 3e B, en passant le B.E.P.S. (Brevet d’Enseignement Primaire Supérieur), section générale (B.E. + langue) et Arts et Métiers, avec épreuves de dessin, technologie et atelier. En octobre 1935, j’ai entamé le 2e cycle en 4e A.M. (Arts et Métiers), pour terminer en juillet 1938, après avoir redoublé la 5e A.M., n’ayant pas encore les 18 ans exigés pour passer les concours  qui m’intéressaient. Contrairement à la plupart des élèves, n’étant pas candidat aux A.M. d’Angers, je complétais mes études par des cours par correspondance de l’École des Travaux Publics (topographie, trigonométrie et droit administratif). Quant aux élèves de la section A, ils poursuivaient leurs études en 4e Normale pour être candidats à l’École Normale d’instituteurs.

A.C. : J’ai connu l’École, devenue collège en 1949 sous le nom de C.M.T.T. (Collège Moderne et Technique de Talence-Bègles), à cette époque elle était strictement séparée de celle des filles, qu’en est-il de votre temps ?

C.L. : Les deux E. P. S garçons et filles, étaient en effet très distinctes. Les garçons avaient leur entrée rue Henri-Brisson tandis que les filles avaient la leur rue Ludovic-Trarieux. Côté « garçons », le bâtiment principal était en pierre, tel qu’il avait été construit vingt ans auparavant. Longeant la rue Henri-Brisson, il comprenait la plupart des classes ainsi que le logement du directeur, Monsieur Lacampagne.

A. C.: J’ai en effet entendu parler de ce directeur qui, comme vous, arriva à Talence en octobre 1932, il venait du collège d’Aire-sur-l’Adour. C’était un homme énergique d’une forte stature, pendant les cinq années qu’il fut à Talence, il dut faire face à de nombreuses difficultés inhérentes à un concours de circonstances qu’il est utile de rappeler.

Ecole Supérieure 1

Collection José Sainz

 Au début des années 30, l’École supérieure avait dix-huit ans et connaissait une époque de prospérité. Pour l’année scolaire 1930-31, elle reçut 356 élèves. L’inspecteur d’Académie Jolly notait  à cette époque : L enseignement général  de l E.P .S. est le précurseur de ce que l on rêve encore de réaliser de nos jours ; il est concret, près de la vie. Talence donne l’exemple ; son renom est grand.

À l’arrivée de Monsieur Lacampagne, l’effectif est passé à 408 élèves qui devaient se répartir dans 12 salles de classes. Certains cours, comme le chant et le dessin d’art, devaient de ce fait se contenter du réfectoire. Malheureusement, il est probable que le  succès de cette « école de banlieue » fit de l’ombre à la métropole. Dès la rentrée de 1933, l’administration académique amputa l’établissement de ses sections du Brevet Supérieur et enleva deux professeurs de valeur au profit de l’E.P.S. de Bordeaux. Malgré les protestations de la municipalité talençaise, notre école dut se contenter dorénavant d’un rôle « d’établissement de passage ».  La  rentrée  de  1934  subit  le « baby-boom » de l’après guerre (celle de 14-18) et, malgré un effectif qui frôlait les 500 élèves, elle dut fonctionner sans voir arriver les nouveaux professeurs demandés et sans locaux nouveaux.

C.L. : Les locaux, tels que je les ai connus, entouraient une cour empierrée. Sur le côté Est, vers la rue du XIV-Juillet, il y avait un bâtiment contigu à l’ensemble dont nous avons parlé et qui était comme lui en pierre. Dans celui-ci se trouvait le logement du concierge, le bureau du surveillant général, Monsieur Escurié, que nous appelions « le Surgé », et une salle généralement affectée au solfège-musique.

Côté·sud, le long du mur mitoyen avec l’école des filles, se  trouvait un hangar métallique qui servait à la fois de garage à vélos et d’abri pour les agrès de l’éducation physique. Venaient ensuite les sanitaires et les deux ateliers du « Fer » et du « Bois ».

Enfin, côté Ouest, il y avait un bâtiment léger, genre préfabriqué, qui était presque exclusivement réservé aux classes des 4e et 5e A.M. À côté, se trouvait un petit espace où un sautoir et une barre fixe complétaient notre équipement sportif.

A.C. : Vingt ans plus tard, nous étions dans les mêmes conditions. il paraît que le préfabriqué était une récupération des cantonnements de l’armée américaine en 1918. La plus grande salle était celle du dessin industriel dont le professeur était Monsieur Menant, nous posions nos planches à dessin sur de grandes tables coffres, initialement prévues pour des élèves tailleurs d’habits qui travaillait assis dessus.

C.L. : J’ai bien connu Monsieur Menant qui, outre le dessin industriel, enseignait également l’électricité. Je me souviens également de plusieurs autres qui « sévissaient » dans ces années 30, Madame Audeguil était professeur de français tandis que Mademoiselle Ribéra assurait les cours d’espagnol.

A. C. Précisons que Madame Audeguil était l’épouse de Fernand Audeguil, lui­-même professeur et adjoint au maire de Talence en Député en 1936, il entra dans la Résistance durant la guerre et devint maire de Bordeaux en 1945.

C.L. Côté Messieurs, étaient Boisgontier en éducation physique, Dezeiraud en français, Lacome en mathématique, Jallu en physique-chimie. Il y avait encore Messieurs Guttux, Gradaive et Riffaut.

Les moniteurs des ateliers étaient Messieurs Bartal pour celui du Bois et Cabot pour celui du Fer. Ce dernier était par ailleurs Conseiller municipal et, lui aussi, adjoint au maire de Talence, Georges Lasserre.

En plus des problèmes internes à l’administration de l’école, les années 1934-35-36 ne manquant pas d’événement politiques importants, l’ambiance  de l’école s’en trouvait sensiblement influencée. Certains de nos professeurs étaient beaucoup plus passionnés par ces événements que par leur classe. Les récréations se prolongeaient, bien après que la cloche eut sonné, par  des discussions animées que nos maîtres menaient tout en faisant les cent pas dans la cour. De leur  côté, les élèves, surtout ceux des sections de préparation à !’École Normale, plus politisés, manifestaient bruyamment en rentrant dans leur classe.

Ecole Supérieure 2

Devant l’atelier : de gauche à droite : Messieurs Massart (élève), Bartal et Cabot (professeurs) et devant : Arriéta (élève).

On remarque que les élèves,comme les professeurs, portent la cravate.

Cliché Charles Lacoste vers 1935

 

Cette agitation politique est, avec les petits pains que nous vendait la concierge, les seuls souvenirs qui me restent en dehors des études proprement dites.

A.C. : Ah ! ces petits pains, c’était une tradition, ils étaient déjà là dix ans plus tôt quand mon père était élève. De mon temps, ils valaient 6 francs, des anciens bien sûr ! Certains les appelaient encore des « chouaries », un vieux nom local. Avec une barre de chocolat, une tranche de saucisson ou un bout de fromage, ils constituaient un substantiel  casse-croûte.

C.L. : Voyez comme ces détails ont de l’importance dans la mémoire, je revois encore, lors de la récréation du matin, la concierge ouvrant sa fenêtre et faisant son petit commerce pour le bonheur de tous ceux qui attendaient en une longue file. A mon époque, le petit pain ne valait que 5 sous et la bille de chocolat autant, ainsi pour 10 sous (0,50 F) nous avions notre collation.

Par ailleurs, aucune  activité, culturelle ou sportive, n’était organisée, pas de théâtre, pas de chorale, pas d’équipe de foot. Il n’y avait ni fêtes ni kermesse et les réunions de parents d’élèves étaient inconnues. À l’âge adulte, je me suis rendu compte de la médiocrité de l’enseignement qui nous était dispensé. Si, actuellement, l’enseignement manque encore de moyens, c’était bien pire à notre époque ; les laboratoires étaient si peu équipés que les professeurs de physique-chimie ne pouvaient que nous décrire les expériences qu’ils auraient dû réaliser. Je me souviens de la seule expérience qui fut faite sur la loi de Mariotte, le mercure s’échappait des tubes en mauvais état et se répandait sur le plancher ! Si nous voulions jouer au basket dans la cour, il fallait que ce soit les élèves qui apportent le ballon, etc.

Les moyens en personnel, nous  avons vu pourquoi, n’étaient pas mieux assurés, aucun intérim n’était prévu en cas d’absence de professeur. Les matières dites « secondaires » telles le chant, la musique, le dessin d’art et la culture  physique, étaient souvent confiées à des professeurs non qualifiés en ces matières. Certains professeurs faisaient rarement  leur cours, ils se contentaient de dicter les devoirs et leçons pour la prochaine séance, au mieux, ils rendaient des copies corrigées et passaient aux interrogations orales. Certains même allaient jusqu’à donner des interrogations écrites qui leur laissaient le loisir de se livrer à des occupations totalement étrangères à leur emploi.

Notre jeune âge nous évitait de prendre conscience et de souffrir de ces désordres, quant à nos parents, pour la plupart, ils ne suivaient que de très loin nos études et se contentaient de signer le livret scolaire trimestriel.

Bien que ma scolarité se soit déroulée dans cette période perturbée, j’ai gardé un assez bon souvenir de mon passage dans cette école où j’ai lié de bonnes relations de camaraderie. Dans ma vie professionnelle, pourtant bien éloignée de Talence, il m ‘est arrivé  de retrouver  avec plaisir    certains    de   ces   « copains »  de l’E.P.S.

A.C. : Heureusement les années qui suivirent connurent une amélioration. À partir de 1937, alors qu’arrivait un nouveau directeur, Monsieur Callaud, appuyé par des anciens élèves représentés par Monsieur Duvignau, de nouveaux moyens furent réclamés. Améliorations et projets seront en cours de réalisation quand la guerre stoppera cet élan en 1939. En  1949,  stimulés  par  le  renouveau  de l’après-guerre,  de  nouveaux  professeurs, très motivés par leur métier, étaient venus renforcer « la vieille garde ». Si, d’une part, les ateliers étaient encore équipés de machines dignes de musées, le sport connaissait un nouvel élan avec le Stadium universitaire de Pessac, où nous nous rendions à vélo, une ou deux fois par semaine.

De nos jours, l’établissement est complètement rénové et bien parti pour faire un beau centenaire.

ecole supérieure 3

En-tête d’une affiche sur le « Régime  des élèves »
Document Archives municipales de Talence

Charles Lacoste – Alain Champ