Bulletin 04 – Quand le chemin de fer arriva à Talence

Nous sommes en 1838, Louis-Philippe, roi des Français, se maintient sur son trône depuis huit ans malgré les insurrections, grâce au soutien des conservateurs de la bourgeoisie.

La France bourgeoise  progresse ; en effet, dans le Nord, à Paris, à Lyon, la locomotive à vapeur a déjà remplacé les chevaux mais, dans notre Sud-Ouest, nous sommes encore sous le règne de la « patache » et l’on peut même rencontrer par endroits les rustiques chars à bancs que tire une paire de bœufs.

À Talence, François Roul, notre maire, possède le domaine de Monadey et projette de terminer le pavage de la route de Bayonne, laquelle est régulièrement défoncée par le trafic des charrettes landaises qui apportent le bois de pin et le poisson à Bordeaux.

Le curé se nomme Jean Carros, il vient d’arriver dans la paroisse et se fait beaucoup  de souci pour son église qui se lézarde de partout. Le bâtiment n’a pourtant que quinze ans d’existence mais, mal construit, il menace ruine. Comme le maire, il cherche donc des finances pour en construire une nouvelle.

Un Bordelais, le notaire maître Louis Godinet, a de toutes autres préoccupations, depuis trois ans  il travaille sur  « son projet ». Ce qui fut d’abord un rêve se confirme, ce projet consistant à construire une ligne de chemin de fer reliant Bordeaux à La Teste-de-Buch. Un autre Bordelais, Isaac Péreire, vient de relier ainsi, et avec succès, Paris à Saint-Germain-en-Laye et cela le conforte dans son projet.

Le 3 juin 1837, il a fait déposer un projet de loi relatif à cette construction qui ambitionne avec raison de « vivifier  sur son trajet les Landes de Gascogne » ; cette ligne a une longueur de 52 km.

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La ligne, à sa mise en service.est équipée de 5 locomotives à vapeur dont 2 à 3 essieux,
type 111, construites en Angleterre dans les ateliers Starbruck Longrige et Cie
.
L’une d’elles a été baptisée « L’Océan », tout un programme !

« L’Administration » ayant décidé d’ouvrir un concours public, le projet échappe au notaire mais est enfin déclaré d’utilité publique grâce à l’éloquence et aux arguments du député des Landes, Laurence.

L’ingénieur parisien Fortuné de Vergez enlève l’adjudication au mois d’octobre puis crée la Compagnie de Chemin de Fer de Bordeaux à La Teste, qui est approuvée en février 1838. Nous passerons sur les divers problèmes administratifs, matériels et financiers inhérents à ce genre d’entreprise pour ne retenir que quelques dates décisives : le 18 avril 1839 le tracé est adopté, le 1er juillet l’autorisation d’exploitation est accordée et, enfin, le 1er août où est votée la nouvelle loi définissant avec réalisme et précision la réalisation de la ligne.

Le projet comprend une voie ferrée unique, mais comme les promoteurs pensent déjà à un avenir qui les conduirait à Bayonne, l’emplacement d’une seconde voie est prévu. Ce sera la première ligne réalisée dans notre Sud-Ouest et, paraît-il, la quatrième en France. Une petite phrase nous situe dans le contexte du Bordeaux de l’époque, la Compagnie est en effet autorisée « à construire une gare provisoire en pleine campagne dans le domaine de Ségur ». Cette tête de ligne bordelaise est donc placée là où on pourra voir plus tard la caserne Boudet et le Conseil de Guerre. Un journaliste écrira en 1854 : « La gare de Ségur est simple et gracieuse, on parvient aux salles d’attente par un escalier élégant ...Les voyageurs sont à couvert pour monter en voiture, c’est un confortable qui manque encore aux fastueuses constructions de la gare de chemin de fer de la rive droite dans la capitale du monde civilisé, Paris».

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De Vergez dirige les travaux avec son collaborateur Alphand. Si ce dernier n’est encore qu’aspirant ingénieur, de Vergez, par contre, est bien connu par la réalisation du magnifique pont routier qu’il vient d’achever à Saint-André-de-Cubzac. Nous verrons plus loin qu’un jeune ingénieur du nom de Deganne participe également aux travaux.

Les affaires maintenant vont vite, la première pierre de la gare est posée solennellement au mois d’août par le fils aîné de notre « roi-bourgeois », le duc d’Orléans en personne qui, par bonheur, se trouvait dans la région à ce moment-là avec son épouse.

À cette époque, les boulevards n’existant pas encore, Talence s’étend au Nord jusqu’à la ruette de Ségur, c’est  à dire à quelques mètres de la gare. Pour traverser notre commune la voie est d’abord supportée par un simple talus puis, plus au Sud, en quittant les terrasses du Haut-Brion, c’est un long viaduc de 91 arceaux qui est édifié sur 920 mètres de long en entrant dans Pessac.

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De ces infrastructures, Talence gardera plus tard le souvenir avec la rue des Montagnes (à cause des talus) qui deviendra les rues Émile-Zola et Charles­ Floquet et un peu plus loin, la rue des Anciens-Talus qui existe toujours. Entre talus et viaduc, il a fallu creuser un profond passage dans les vignes et c’est au début de cette tranchée qu’est édifiée une modeste station qui prend le nom de La Médoquine. Elle sera transformée plus tard pour devenir la gare de Talence-Médoquine. Quant au viaduc, peu le connaissent, car il se dissimule sous un long remblai qui lui fut apporté pour le renforcer. Seules deux arches sont encore visibles, là où des rues le traversent dans Pessac. Moins de deux ans après le début des travaux la ligne est inaugurée. Le matin du 6 juillet 1841, tout le gratin bordelais est réuni à la gare de Ségur toute pavoisée tandis que de nombreux badauds s’entassent tout autour. Le président Mestrezat fait son discours auquel répond le cardinal Donnet qui bénit la voie ferrée et son train.

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Un employé des chemins de fers vers 1830
d’après un dessin de l’humoriste Cham

À 11 heures 45, la locomotive démarre dans un nuage de vapeur et, 1 heure 40 plus tard, arrive en gare de La Teste. Quel progrès pour les voyageurs qui mettaient, hier encore, 13 heures pour ce même parcours avec la patache à chevaux. Il y a deux départs quotidiens, le billet coûte 5 F 50 en première et la moitié en wagon découvert dépourvu de tout confort. Quelques années plus tard, les prix baisseront mettant l’aller-retour à 6 F en première, 4 F 50 en seconde et 3 F en troisième, le dimanche 16 juillet 1843 bat un record d’affluence avec plus de 400 voyageurs. Encouragée par ce résultat, la Compagnie doubla les trains le dimanche suivant en réduisant les tarifs de moitié. Un siècle avant le congés payés, le tourisme de masse naissait.

Une chanson populaire donne le ton :

Laboure, ô char de l’abondance !
Et nos plaines et nos vallons ;
Ta fumée est une semence,
Qui fertilisera nos sillons …

chemin de fer 4Mais tout le monde n’est pas heureux pour autant, à Talence, les propriétaires de vignes, toutes de première catégorie, ne chantent pas la  même chanson, ils craignent plutôt que poussières et fumées causent des dommages. Quant à la population dans son ensemble, elle déplore surtout que « la ligne ait coupé Talence en deux ». Les deux grands chemins de traverse de la Taillade (rue du XIV-Juillet) et de la Médoquine, sont bien équipés de passage à niveau mais leurs barrières sont trop souvent fermées au goût des riverains qui pestent contre la Compagnie. (photo collection José Sainz)

Pauvre Compagnie qui a bien des déboires car, malgré quelques succès à la belle saison, les voyageurs pour La Teste sont hélas moins nombreux que prévu, la mode des « Bains de Mer » n’étant ici qu’à ses balbutiements. Toutefois, il est intéressant de remarquer que la « Conquête de l’Ouest aquitain » par le rail va parfois intimement mêler les destins de la Ligne et de la future Arcachon. C’est ainsi qu’en 1839, un jeune ingénieur nommé Adalbert Deganne, qui participait  à  la construction de la voie ferrée, arriva à  La  Teste. Pendant une dizaine d’années, il  resta attaché à la Compagnie  en  tant qu’Ingénieur de la Voie. En 1845 il se maria avec une héritière testerine et fortunée qui lui apporta  de grands espaces boisés situés dans ce que l’on appelait encore « la petite montagne d’Arcachon ». Deganne s’empressa de faire ouvrir  de larges allées pour en favoriser le lotissement. Il faut dire que cette petite montagne bordait une belle plage et que nous étions à l’endroit même où se construira Arcachon dont notre ancien Ingénieur de la Voie deviendra le maire. Mais pour l’instant, montagne et forêt sont encore testerines et Arcachon  ne  sera érigée en commune qu’en 1857. Si  le chemin de fer a amené Deganne au bord du Bassin, il ne peut bénéficier de suite de ce site merveilleux qui demande d’abord à se développer. Les comptes sont rapidement déficitaires et cela se termine par une mise sous séquestre le 30 octobre 1848, la Compagnie n’a survécu que de huit mois au règne de la Monarchie de Juillet qui l’avait vu naître.

Avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon , républicain puis empereur, la  ligne  va-t­ elle connaître un nouvel essor ? Le 23 août 1853, une lettre du préfet  est lue en séance de notre Conseil municipal, proposant « un passage à niveau que la Compagnie des Chemins de fer de Bordeaux à La Teste voudrait établir ruette de Ségur », c’est à dire à la sortie de la gare. Cela laisse à penser qu’un accord a été trouvé pour une reprise des activités ferroviaires. En fait, la Compagnie de La Teste, après  avoir  cédé ses droits à celle du Midi, le 27 mars 1852, vient d’accepter son rachat en juillet 1853. Le séquestre est levé le 1er septembre suivant, la ligne est sauvée. La Compagnie du Midi, fondée par Émile Péreire, « absorbe » progressivement celle de La Teste, la fusion sera totalement réalisée avec le rachat des actions décidé en décembre 1858 et le 11juillet 1859 la ligne est déclarée « incorporée ».Dés 1853, « Le Midi » a reçu la concession jusqu’à Lamothe et, l’année suivante, cette voie ferrée est arrivée à Dax.

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Le train de La Teste vu par l’imagenie d’Epinal

L’ancienne voie de La Teste est raccordée, par une longue courbe, à la gare de Paludate construite en 1855 et qui deviendra la gare du Midi puis la gare Saint-Jean. En même temps, la voie est doublée et le demeurera jusqu’à la guerre de 14-18 où, pour cause de récupération de métaux, elle reviendra en voie unique avant d’être définitivement rétablie en 1920.

À l’occasion de ces travaux, la Compagnie avise la municipalité qu’elle souhaite faire construire une passerelle pour maintenir le passage des piétons du chemin des Vignerons (rue Hoche), coupé par la voie. Finalement, c’est face au passage Fontan que cette passerelle sera placée. Quant au pauvre chemin des Vignerons, il sera coupé à nouveau, dix ans plus tard, par le boulevard et, après avoir perdu son nom dans Talence, ne subsiste que pas son tronçon devenu bordelais. Il en est de même pour le chemin Carros, nommé ainsi en mémoire du curé dont nous avons parlé et qui, par l’occasion, a curieusement gagné une particule en devenant bordelais.

Pendant ce temps, les Talençais sont toujours en butte à leurs problèmes de circulation, un membre du Conseil municipal demande, lors de la séance du 12 novembre 1854 « si on ne pourrait pas astreindre à des dommages et intérêts la Compagnie… pour la cassure quelle a fait éprouver au chemin de la Médoquine ... au lieu du pont qu‘elle aurait dû construire. » Mais, malgré tous les désagréments que ce grand chantier a pu entraîner, il est indéniable que très rapidement de nombreux Talençais ont su utiliser et apprécier les avantages de ce nouveau mode de locomotion comme l’indique le compte rendu de la séance du Conseil du 31 décembre de la même année : « Le Conseil est consulté… sur la question de savoir sil y a lieu de supprimer le service des voyageurs dans la gare de Ségur, dépendant du Chemin de fer de Bordeaux à La Teste et dinstaller ce service dans la gare Saint-Jean. » Nous remarquons, en cette occasion, que cette gare porte déjà le nom que nous lui connaissons de nos jours. Après discussion, « il en ressort que le Conseil n’a pas d’observations  à faire mais il réitère le vœu qu il a exprimé dans sa délibération du 14 mai dernier en ce que, dans le cas la gare de Ségur serait supprimée, qu’elle ne peut l’être que tout autant que le garage (sic) de la Médoquine lui serait substitué par rapport à l’arrivage et au départ des marchandises qui intéressent un grand nombre de propriétaires et de marchands de cette commune. »

 Depuis 1859, la ligne est donc intégrée dans sa totalité dans la Compagnie du Midi. Dotée de puissants moyens financiers, cette compagnie a sauvé définitivement la ligne de La Teste mais la gare de Ségur est bien  menacée. En mai 1860, notre Conseil municipal annonce sa suppression en précisant qu’elle sera remplacée pour les Talençais par celle de la Médoquine comme cela avait été demandé. En 1866, la  vieille gare (mais est-on vieux à 25 ans ?) est démolie pour faire place à des édifices militaires, toutefois la gare des machines, réutilisée, fut épargnée et on pouvait encore l’apercevoir l’an passé depuis la rue des Treuils. La disparition de la gare entraîna celle de la voie qui y conduisait à partir de l’aiguillage allant à Saint-Jean. La caserne Boudet vient récemment de tomber à son tour pour être remplacée par de nouveaux bâtiments, avec elle le dernier témoin de la petite gare a disparu aussi.

De nos jours, la rue des Anciens-Talus , est un des rares vestiges du rêve de ce notaire bordelais qui pendant quelques années fit découvrir, avec les premiers bains de mer, cette grande révolution des transports qui devait transformer notre économie.

ALAIN CHAMP