Bulletin 04 – Maîtres verriers et vitraux religieux à Talence

 

Le thème choisi par l’Office Culturel et Educatif de Talence «Les Arts et la Lumière»  pour les journées «Talence en fête», en 2003, a incité notre association «Recherches Archéologiques Girondines» à présenter en mai dernier une exposition consacrée à un art qui ne peut s’exprimer que par la lumière : celui du Vitrail. La définition probablement la plus complète et la plus concise de cet art a été proposée par l’éminent spécialiste en ce domaine, Jean Lafond : «Le vitrail est une composition décorative qui tire son effet de la translucidité de son support».

L’originalité du vitrail religieux, puis civil, en Occident est d’être peint. Le vitrail religieux est porteur d’un message spirituel en illustrant des textes de la Bible, du Nouveau Testament ou des récits hagiographiques. Parallèlement, avec saint Augustin, la lumière est considérée comme le complément indispensable à la gloire de Dieu qui est Lumière. «Les fenêtres vitrées qui sont dans l’église et par lesquelles […] se transmet la clarté du soleil signifient les Saintes Écritures, qui repoussent de nous le mal, tout en nous illuminant» écrit Pierre de Roissy vers 1200.

Les recherches réunies dans ce texte portent sur les vitraux religieux de Talence. Entre le milieu du XIXe siècle et 1960 environ, ils ont été conçus et réalisés par six ateliers de peintres-verriers de tout premier plan. En respectant l’ordre chronologique de la date de création de leurs œuvres à Talence, il s’agit de ceux de Joseph Villiet, Jean-Baptiste Lieuzère, Henri-Pierre Feur, Pierre-Gustave Dagrant, des frères Mauméjean et de Gabriel Loire.

Le peintre et maître verrier Joseph Villiet (1823-1877)

Parmi les maîtres verriers qui ont travaillé dans l’agglomération  bordelaise au  cours  de  la  seconde  moitié  du XIXème siècle, Joseph Villiet occupe une place prééminente par le nombre et la qualité de ses œuvres.

Formé dans un des principaux ateliers, au milieu du XIXe siècle, celui de Thibaud à Clermont-Ferrand, il vint à Bordeaux en 1851, recommandé par l’évêque de Clermont-Ferrand à Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux. Il travailla jusqu’à la fin de sa vie en Aquitaine et plus particulièrement dans la région bordelaise. De très nombreuses églises et chapelles ont ainsi reçu des œuvres de ce maître verrier : Féret en recense 410 en 1878.

À Talence, Joseph Villiet est l’auteur d’un vitrail dans l’église Notre-Dame qui venait d’être édifiée entre 1843 et 1847. En 1854, il participe à la IXe exposition de la Société  Philomathique   et  présente   trois «vitraux peints représentant une Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres (pour la basilique Saint-Michel), l’Adoration des Rois Mages (pour l’église Notre-Dame de Talence) et le travail des champs». Le vitrail mis en place à Talence en 1855 est un vitrail-tableau, forme d’expression prédominante chez ce maître verrier. Comme dans beaucoup de ses œuvres, le réseau de plomb est fortement réduit. Les couleurs très vives qui parent les vêtements : vermillon, bleu, vert témoignent des qualités de coloriste de Joseph Villiet.

À Bordeaux, cet artiste a conçu plusieurs vitraux dans la cathédrale Saint­ André (1857 et à partir de 1858), dans les églises Saint-Amand (1855), Saint-Nicolas (1855),  Saint-Seurin  (1855-1856 ;  1861-1866 ; 1868), Saint-Éloi (1859),  Sainte­ Eulalie (1860-1865), Saint-Ferdinand ( 1865), la chapelle du Grand Séminaire (1875) ainsi que dans les églises Saint­ Pierre, Sainte-Croix, Saint-Louis et Saint­ Paul. En Gironde, des vitraux de Joseph Villiet sont présents dans les églises de Talence (1854), Langoiran (1858), Béliet (1858), Preignac (1861 et 1868), Beguey et Cadillac (1867), Floirac (1863-1866), Landiras (1869), Sainte-Eulalie (1872), Bouliac (1872), Soussans (1874), Carbon­ Blanc (1877) ainsi que dans l’église Saint­ Martin à Pessac. Il a travaillé beaucoup aussi dans le Lot-et-Garonne : à Marmande (1845-1872), Feugarolles (1856), Nérac (1856-1868), Port-Sainte-Marie (1857), Lusignan-Petit  (1860-1864),  Moncrabeau (1865), Espiens (1868), Villeneuve-sur-Lot (1870-1873), Puch d’Agenais (1874).

Il a reçu également des commandes extérieures à l’Aquitaine : il a posé des vitraux dans les cathédrales de Coutances (1865) et de Cahors (1872) et aussi en-dehors de la France : en Angleterre, en Italie, en Amérique et aux Antilles.

Il fut associé à un autre artiste : Charles­ Laurent Maréchal (1801-1887) pour la réalisation d’un important ensemble de vitraux dans la basilique Saint-Michel à Bordeaux. Maréchal, surtout connu en tant que peintre de valeur et maître d’œuvre pour de nombreux ensembles de vitraux à Paris et en Lorraine, sa région natale, conçut et mit en place une quinzaine de vitraux dans la basilique Saint-Michel entre 1850 et 1860, en remplacement de verrières anciennes, très endommagées. On y retrouvait toutes ses qualités artistiques qui en faisaient un membre très représentatif de l’école du vitrail-tableau. Un bombardement, le 21 juin 1940, vint souffler les verrières qui furent en grande partie détruites. Joseph Villiet participa au même titre que Maréchal au grand chantier de Saint-Michel à partir de 1852 et ses vitraux y ont connu le même sort défavorable.

Joseph Villiet fut aussi un peintre de talent et l’auteur d’ensembles  de compositions murales : à Floirac, dans l’église Saint-Vincent entre 1866 et 1868, à Bordeaux, dans l’église Saint-Ferdinand entre 1868 et 1877 et dans la chapelle de l’institution des sourdes-muettes qui a disparu.

Jean-Baptiste   Lieuzère  (1817-1889)  et son fils Pierre

Jean-Baptiste Lieuzère, né à Narbonne en 1817, acquiert une formation de verrier en suivant les voies du compagnonnage. Il s’installe à Bordeaux dans les  années 1839-1841. Issu d’un milieu d’artistes (son père était peintre), sa première participation en 1850 au vue salon de la Société  Philomathique  de  Bordeaux  est récompensée par une mention honorable.

Il a réalisé de nombreux vitraux pour les églises de Gironde. En particulier , il reçoit une commande pour un vitrail à l’église Notre-Dame de  Talence qu’il livre  en 1860. Il s’agit d’une Annonciation (Évangile de saint Luc, 1, 26-38). Monté dans une baie en plein cintre, ce vitrail consiste en des applications de grisaille et de sanguine sur un support de verre.

Jean-Baptiste Lieuzère va ensuite travailler à Riocaud (1861), Grézillac (1862), Tizac-de-Curton, Mourens et la chapelle du château Sentout à Tabanac (1864).

À partir de 1866, son fils Pierre, né en 1844, collabore activement avec lui. Leurs principales œuvres se situent à Ambarès (1867), Mauriac (1869), Lestiac (1870), Le Verdon (1872), Cantois et Saint-Pierre de Bat (1873), Saint-Genès de Blaye (1876).

Jean-Baptiste Lieuzère meurt en 1889 à l’âge de 72 ans et son atelier ferme peu de temps après son décès.

Henri-Pierre Feur (1837-1921) et son fils l\1arcel (l872-1934)

Élève de Joseph Villiet, il prend la succession de celui-ci en 1877. Ayant conservé les cartons et le fond documentaire de cet atelier il crée des vitraux fortement inspirés par les caractéristiques du style de son prédécesseur. Son fils Marcel (1872-1934) lui succède en 1908. L’atelier Feur a exécuté des vitraux pour une centaine d’églises dans le grand Sud-Ouest de la France et également en Italie, en Angleterre et en Amérique. On peut citer les églises de Camblanes (1864) et du Tourne (1887), la chapelle Saint-Étienne de l’église Saint-Seurin (1889), les églises Saint-Martial (1894) et Saint-Louis (1899) et la crypte et la chapelle du couvent de l’Assomption (1900) à Bordeaux.

À Talence, deux vitraux de Henri-Pierre Feur occupent les deux lancettes en plein cintre situées dans le chœur de l’église du Christ-Rédempteur. Signés, et pour l’un daté de 1910, ils ont été probablement réalisés par les Feur, père et fils. Ils représentent saint Benoît et saint Bernard.

Pierre-Gustave Dagrant (1839-1915) et ses fils

Né à Bordeaux en 1839, Pierre-Gustave Dagrant étudia à l’École des Beaux-Arts de Bayonne. Il revint à Bordeaux autour de 1862, s’y maria puis regagna le Pays basque jusqu’en 1872. À son retour à Bordeaux, il crée un atelier au n° 7 du cours Saint-Jean (actuellement cours de la Marne) qui va se développer considérablement . Ses fils Maurice (1870- 1951) et Charles (1876-1939) le seconderont. En 1900, plus d’une cinquantaine de personnes sont occupées dans sa manufacture. Les commandes affluent de la région bordelaise et aussi de toute la France et de divers pays d’Europe et d’Amérique latine. Elles concernent aussi bien des édifices religieux que des châteaux ou des appartements. Dans les années 1910, l’atelier connaît des difficultés croissantes et après la mort de P.G. Dagrant en 1915 ses deux fils le maintiennent mais avec une activité réduite jusqu’à la mort de Maurice Dagrant en 1951.

Trois ensembles de vitraux produits par l’atelier Dagrant sont présents à Talence. Le plus ancien est situé dans la chapelle de l’annexe de l’École Saint-Genès. Il comprend deux verrières historiées, composées de deux oculi, signées et datées « Dagrand maître verrier G.P., 1888, chevalier  de  l’ordre  pontifical  de  Saint-Sylvestre » et de trois autres oculi. Remarquons la signature Dagrand qui sera remplacé plus tard par Dagrant. Les huit verrières de l’église du Christ-Rédempteur de Talence, en partie  datées et signées «P.G. Dagrant – Bordeaux », ont été exécutées entre 1912 et 1926. Elles sont probablement l’œuvre de P.G. Dagrant et de ses fils pour les plus anciennes et de ses fils seuls pour les plus récentes. Posées dans des lancettes en plein cintre, elles figurent saint Pierre (1913), sainte Élisabeth, Saint Louis (photos page 16), sainte Jeanne de Lestonnac (1926), Notre­ Dame des Victoires (1912), saint Joseph, (date illisible), sainte  Madeleine et saint François d’Assise. La chapelle du couvent Saint-Pierre possède dix vitraux dont deux sont datés et signés «G.P. Dagrant – 1931». Ils sont constitués par des motifs géométriques et ils reflètent un appauvrissement de la qualité artistique de l’atelier Dagrand pendant l’entre-deux­ guerres.

Jules-Pierre  Mauméjean  (1837-1909)  et ses fils

Jules-Pierre Mauméjean fonda en 1860 un atelier à Pau. Il ouvrit dans les années qui suivirent deux bureaux à Anglet et Biarritz. Son fils Joseph (1869-1952) obtint de nombreuses commandes en Espagne ce qui l’amena à créer en 1903 la Société Mauméjean Hennanos à Madrid puis à monter deux succursales à San Sebastian et Barcelone.

En 1921, la Société Mauméjean frères installa  ses  bureaux  à  Paris. Elle  devint S.A. Mauméjean en 1925. Elle fut récompensée par le Grand Prix des Arts décoratifs dans la catégorie «Architecture verre» la même année. Dans l’entre-deux­ guerres, les commandes venaient du monde entier : Europe, Amérique du Sud, Maroc, Chine, etc.  Cette entreprise s’occupait non seulement de vitraux mais aussi de décoration (mosaïque) et de mobilier.

À Talence, un vitrail provenant de cet atelier est visible dans la chapelle du Carmel. Il doit être postérieur à 1925 puisqu’il porte la mention « S.A. Mauméjean Paris, Hendaye ». Il représente un épisode de la vie de saint Élie, prophète de l’Ancien Testament et reconnu comme un saint par l’Église catholique. Ayant confondu les faux dieux des prêtres de Baal, Élie est menacé par Jézabel et doit fuir au désert (Livre des Rois, 1, 19, 3-8). saint Élie est considéré comme le fondateur et le patron de l’ordre des Carmes. Le vitrail a été offert par Mrs Fleurette Reilly.

Gabriel Loire (1904-1996)

Gabriel Loire fut formé dans l’atelier Lorin fondé au XIXe siècle à proximité de la cathédrale de Chartres. Dès l’âge de 24 ans, il obtint une commande importante, celle de deux vitraux pour la chapelle Saint-Fulbert située dans la crypte de cette même cathédrale.

Tout en restant fidèle aux vitraux en verre et plomb, il s’initia très tôt à la technique de la dalle de verre qui avait été développée à partir de 1927 dans l’atelier parisien de Jean Gaudin. L’utilisation de ce nouveau matériau et les possibilités de création qu’il pouvait offrir allait révolutionner l’art du vitrail. Mais que sont les dalles de verre ? Il s’agit de pavés de verre coloré d’une épaisseur moyenne de 2,5 à 5 cm. Comme la pierre, elles peuvent être taillées au marteau. Les éclats ainsi obtenus génèrent de somptueuses couleurs. La dalle de verre connaît un essor remarquable surtout après 1945 dans la mesure où elle s’associe complètement à l’architecture en béton armé. Artiste de référence dans ce domaine, Gabriel Loire est mondialement connu dès les années 1950. On retrouve dans ses œuvres le bleu très particulier qui avait fait la célébrité des vitraux de Chartres. Dans ses compositions les dalles de verre sont alors serties dans un réseau de béton. Mais ce matériau révèle au fil des ans une fragilité due à l’oxydation du fer. Gabriel Loire est amené à le remplacer par de la résine de synthèse recouverte d’une texture qui permet de l’utiliser en tant qu’élément esthétique en soi.

En 1955, il introduit cette technique aux États-Unis en réalisant les verrières de la First Presbyterian Church à Stamford (Connecticut). Une autre de ses compositions célèbres est la Tour des Enfants au Musée d’Art Moderne d’Hakone près de Tokyo.

L’œuvre de Gabriel Loire est immense : il a conçu des vitraux pour des édifices religieux ou des bâtiments publics et privés sur tous les continents. Son fils et ses deux petits-fils maintiennent l’atelier «La clarté» qu’il avait créé en 1946 à Lèves près de Chartres à un très haut niveau artistique.

À Talence, Gabriel Loire est l’auteur d’une très belle série de 22 verrières en dalles de verre dans la chapelle des sœurs de la Sainte-Famille de Bordeaux, depuis peu propriété de l’Université de Bordeaux 1 après avoir été momentanément École de la Francophonie. Cet ensemble fut créé et posé en 1960-61. Il comprend deux oculi (photos page 16), l’un à l’entrée sud, l’autre dans le bras est du transept (l’église est orientée Nord-Sud), 18 lancettes en plein cintre (4 dans le chœur, 3 dans le transept et 11 dans la nef) et deux éléments associés à des portes dans le transept ouest. L’oculus du croisillon Est représente le miracle eucharistique de 1822, lié à la création de !’Ordre et les quatre branches dans lesquelles il développe ses activités : les missions, les malades, l’enseignement et les orphelinats. L’oculus de l’entrée Sud est dédié à la Trinité entourée par la Vierge et saint Joseph. Les verrières dans les lancettes rappellent les différentes régions du monde où l’Ordre est établi : le Cameroun, la Belgique, l’Italie, le Canada, la Pologne, le Congo Belge, le Brésil, le Basutoland , les Iles Britanniques et l’Afrique du Sud.

En conclusion, Talence peut être fière de son patrimoine dans le domaine du vitrail. Si elle ne possède pas de vitraux antérieurs au XIXème siècle, les œuvres des XIXème et XXème siècles visibles dans notre commune sont nombreuses et elles présentent un réel intérêt puisqu’elles émanent d’ateliers bordelais majeurs ainsi que de maîtres verriers de renommée internationale.

Jacques  et  Colette  LESTAGE

Les auteurs : Jacques Lestage, chercheur au C.N.R.S., est le Secrétaire général de l‘association  Recherches  Archéologiques Girondines.

Colette Lestage est titulaire de maîtrises de l‘Histoire de l‘Art et dEthnologie, elle est membre  du  Conseil  d administration  de !‘association  Recherches  Archéologiques Girondines.

Pour en savoir plus sur l’art du vitrail vous pouvez vous adresser au secrétariat de Recherches Archéologiques  Girondines : 35 avenue de l’Université 33400 Talence
Tel :
 05 56 80 33 37

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Vitraux (de gauche à droite et de haut en bas) :

Saint Pierre (1913), Saint Louis (1922), par P. G. Dagrant,
Chapelle du Christ-Rédempteur.

L’ostensoir et les 4 branches (1960), La Trinité (1960), par Gabriel Loire,
Chapelle de la Sainte-Famille, Université de Bordeaux 1.

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