Bulletin 03 – Sainct Pey de Talanssa

Talence, ou plutôt la cornau de Talanssa (le cournau de Talence) est, au début du XIVème siècle, un petit hameau situé sur un carrefour où se rencontrent les chemins venant de Pessac (repère 7 du plan page 9), Bordeaux (repère 6), Bègles (repère 8) et Gradignan, mais surtout, c’est le lieu de passage du « Grand Chemin » qui va à Sainct Jacmes en Galice (Saint-Jacques de Compostelle). C’est en effet aux environs de 1290 que le nouveau camin roumieu (chemin de pèlerinage) a remplacé l’antique voie romaine qui passait non loin de là, un peu plus à l’Ouest. Ce chemin conduit à la première halte pour les pèlerins venant de Bordeaux, l’hôpital du prieuré Notre-Dame de Bardenac situé à peine à un quart de leghe (lieue), plus au sud. Ce carrefour qui, de nos jours, vient d’être doté d’un rond point, réunit les rues Pierre-Noailles et de Suzon au cours de la Libération.

À cette époque, l’église paroissiale Sainct Genest est elle, au contraire, tout au nord de la paroisse,sur le chemin de Sainte-Eulalie, à près d’une demi-lieue (la lieue valait 4,4 km environ).

Depuis un siècle et demi, nous sommes sous le règne des Plantagenêt, ducs d’Aquitaine et rois d’Angleterre en querelles avec leurs « cousins » Valois, rois de France. Bien que les guerres se succèdent, la région est épargnée pour l’instant. Le roi-duc Edourard, grand amateur de vins, en fait venir de pleins navires pour lui et sa cour. Les Bordelais profitent tous de cette manne, que ce soit de grands bourgeois ou de modestes vignerons, les laboureurs des vignes comme on dit en ce temps.

sainct pey 1Evocation de la Chapelle Sainct Pey au XIVème siècle
Dessin de Chaney

 

 

 

 

 

 

A Talanssa, ces derniers qui bénéficient d’une relative aisance, se sont regroupés en frèrie qu’ils ont placées sous la protection de sainct Pey (saint Pierre). C’est sur la butte qui domine la croisée des chemins, il y a près d’un siècle, qu’ils ont construit, ou reconstruit, une chapelle, un petit cimetière entoure le sanctuaire (repère 5).

Cette butte a probablement une longue histoire, sa situation, unique sur la paroisse, évoque un de ces lieux privilégiés autrefois choisis pour les cultes pré-chrétiens, sur ces endroits ont été souvent édifiées nos premières églises.

La confrérie s’est rapidement dotée d’un domaine composé de nombreuses parcelles de vignes situées aux alentours.

La plus ancienne mention connue de la chapelle date du 1er décembre 1358 et le premier dénombrement de ses fiefs est daté de 1496.

Il est possible que ce soit dans ces années-là que certains gascons, qui ont le chaffre (surnom péjoratif) facile, dénomment le quartier Les Abideys, ce qui, en leur langue, veut dire « avide, avare », bien entendu, ce sont les confrères fortunés qui sont visés.

À cette époque d’expansion succède, avec la seconde Guerre de Cent-Ans (1337-1453), une longue période de misère. Après l’entrée des Français à Bordeaux le 19 octobre 1453, les Gascons changent de roi. D’abord traités en rebelles, leur situation s’améliore sous le règne de Louis XI.

Avec une prospérité revenue, de nouvelles confréries rejoignent celle des Laboureurs de vignes et ceux-ci se réorganisent en 1693.

L’accroissement démographique et l’éloignement de l’église paroissiale emplissent la petite chapelle, l’obligeant à s’agrandir en devenant l’annexe de Saint-Genès.

Au XVIIie siècle, Saint-Pierre de Talance devient une paroisse à part entière, distincte de « l’église matrice » (Saint-Genès), elle est souvent désignée sous le simple nom de Talance et parfois de Talance en Graves.

sainct pey 2

Plan partiel et situation de la chapelle St-Pierre au XIXème siècle
A Champ

Mais la modeste église est encore trop petite et son état se dégrade par manque d’entretien. Un secours inattendu provient d’un nouveau voisin qui vient de se faire construire une « villa » dans le voisinage. Banquier fortuné, ce monsieur se nomme « Paul Pexoto de Beaulieu » et vient de se convertir à la religion catholique. Il propose de financer des travaux et c’est ainsi qu’en 1783, sont construit des fonts baptismaux et  une chapelle (repère 1) dans laquelle le généreux donateur se réserve un banc. Il est probable que s’élève en même temps la maison curiale (presbytère, repère 4), sur la partie du cimetière qui borde la route de Bayonne. Ce bâtiment, après être devenu mairie puis caserne de pompiers, est notre actuel commissariat de Police.

Le banquier a, de plus, offert pour l’ornementation de l’église, un tableau représentant la Vierge, sur une nuée, tenant l’enfant Jésus dans ses bras, à son côté, le roi d’Espagne lui présente Paul Pexoto. Sur un ruban sortant de la bouche de la Vierge est écrit : Étant de ma famille, il est juste qu’il me soit présenté par le roi d’Espagne. Ce petit chef d’œuvre, outre qu’il nous renseigne sur la modestie de son commanditaire, peut être considéré comme un des ancêtres de nos bandes dessinées. Mais l’abbé Fortin, curé de Talance et docteur en théologie, n’apprécia pas cet éloge un peu trop « appuyé » et obtint de l’archevêque que le tableau soit enlevé.

Du temps où il n’y avait que la confrérie et sa chapelle, un syndic, ou comte, en assurait seul la gestion. Maintenant , s’est ajoutée pour la paroisse, une fabrique et ses ouvriers. La fabrique représente l’ensemble du patrimoine de l’église paroissiale et ce mot désigne également l’assemblée chargée de l’administration de ses biens. Quant aux ouvriers ce sont les membres de cette assemblée. Les archives nous ont conservé quelques noms, ainsi nous connaissons:

  • En 1576 Pierre du Hazera, comte de la confrérie.
  • En 1607 Léonard de Lescarret, prêtre et vicaire, syndic de la confrérie.
  • En 1694 : Jean Pierre de Taulan, prêtre et curé de Saint-Genès de Talance et de Saint-Pierre de Talance, syndic de la chapelle et de la confrérie. À cette même date, Arnaud Secrestan en est un ouvrier.

La Révolution de 1789 va apporter son lot de transformations. Alors que les trois autres églises ou chapelles de Talence sont détruites Saint­ Pierre échappe à la démolition pour devenir le Temple de la Raison en 1794. Cela lui vaut de récupérer une cloche de l’église Saint-Genès et, le citoyen Lavabre offre deux tableaux allégoriques glorifiant les droits de l’Homme et la Constitution.  Ces deux tableaux, qui étaient placés sur les autels, n’ont pas survécu à la Restauration.

C’est à cette époque que Talance commence à s’écrire avec l’orthographe que nous lui connaissons de nos jours.

Suite au Concordat, le temple redevient église en 1802 et la pietà de la chapelle de Rama réapparaît. Elle était demeurée dans la cave du presbytère depuis 1794, bien cachée sous les pieds des révolutionnaires. La statue prend place dans l’église mais celle-ci est en bien mauvais état. Enfin, des travaux  d’entretien sont fait en 1811 mais, autre problème, le pauvre sanctuaire doit maintenant recevoir à lui seul l’ensemble de la paroisse alors qu’il contient à peine deux cent personnes.

Après de longues discussions sur les mesures à prendre, la fabrique et la municipalité arrivent à s’entendre pour décider la construction d’une nouvelle église, l’abbé Rippolès prend à cœur cette tâche qu’il achève en 1823. L’église Saint­ Pierre est aussitôt désaffectée.

La commune qui n’a pas de mairie, transforme l’ancien sanctuaire en la première Chambre communale de Talence  (repères 1-2-3) qui est inaugurée le 13 mai 1827 (voir notre article dans le bulletin n° 2). La même année, le cimetière est désaffecté et sa croix est transportée dans le nouveau, c’est à dire dans la partie la plus ancienne de l’actuel.

Mais les vieux murs de Saint-Pierre menacent ruine, le clocher et le portique d’entrée sont démolis en 1827. Pour achever ce tableau de misères, depuis plusieurs années, le mur du cimetière s’écroule laissant paraîtr e les ossements sur la grande route (cours de la Libération). Abandonnant l’ancienne église, le Conseil municipal déménage en 1855 pour aller s’installer, à côté, dans l’ancien presbytère (repère 4).

Devenus inutiles et abandonnés, les derniers vestiges de Saint-Pey sont démolis peu après, ce témoin de cinq siècles de notre histoire disparaît à tout jamais de notre paysage.

Alain CHAMP