Bulletin 03 – Petite histoire d’un sarcophage

Au début du XXème siècle, le château de Thouars, à Talence, appartient à Magde­leine Lawton mariée au marquis Fernand du Vivier de Fay-Solignac .

Le curé de Talence, Léon Royer, historien distingué, invité par les propriétaires, remarque dans le parc une curieuse stèle funéraire appelée à faire couler beaucoup d’encre. Près d’elle, il y a une auge de pierre…

En février 1913, le Père Royer parle de sa découverte au comte Aurélien de Sarrau, membre de la Société Archéologique de Bordeaux. Ce dernier, en compagnie du Père Pierre Mourreau, qui depuis 1908, a succédé au Père Royer à la cure de Talence, se rend à Thouars. Tous deux y rencontrent la marquise du Vivier devenue veuve. Bien entendu’, l’archéologue est d’abord intéressé par la stèle, puis il remarque « l’auge » qui, après examen, se révèle être une belle cuve de sarcophage.

Il la décrit « en marbre blanc veiné de bleu – marbre des Pyrénées – » et en donne les dimensions suivantes : « longueur : 2, 1O m ; largeur : 0, 74 m ; hauteur : 0, 56 m ; profondeur intérieure : 0, 44 m ; épaisseur : 0, 12 m. »

Vers 1925, Maurice Ferrus qui prépare son ouvrage sur l’histoire de Talence, se rend, à son tour, au château dont Monsieur Th. D’Ornellas est le nouveau propriétaire. Il ne peut y voir la fameuse stèle, emportée par Philippe du Vivier, propriétaire précédent, mais par contre, la cuve est toujours là ! Dans l’auge de marbre, transformée en jardinière, « fleurissent graminées et plantes diverses », note l’historien.

Pour notre bonheur, Maurice Ferrus publiera ces observations dans son ouvrage. Il s’ensuit une longue période d’oubli pour le sarcophage, recouvert par les feuilles de chêne et une totale indifférence.

Cela ne cessera qu’en l’an 2000, quand la municipalité de Talence entreprend des travaux de réhabilitation  de la demeure de Thouars. Le 20 décembre, point d’orgue de cette mise en valeur du monument, a lieu l’inauguration de l’illumination des  façades.  Sous la lumière ·des projecteurs,  notre cuve oubliée attend son tour voulant elle aussi sortir de l’ombre.

Un membre de notre association, l’ayant remarquée, en avertit le Maire et, avec l’accord des services municipaux compétents, le Service Régional de !’Archéologie est informé de cette « Retrouve » , comme on dit à Talence.

Avec la collaboration de la Conservatrice du Musée d’Aquitaine, la cuve est reconnue d’un grand intérêt pour notre patrimoine. Nettoyée et restaurée, elle est maintenant, en dépôt, au Musée d’Aquitaine, où elle est présentée au public.

sarcophage 1La cuve de sarcophage après sa restauration
Cliché Jean Gilson, Musée d’Aquitaine

 

 

 

 

 

 

 

Sa datation est difficile à préciser mais il est probable qu’elle soit du IVème siècle. Elle est bien en marbre blanc dont l’origine, pour l’instant, n’est pas déterminée. Préservé et étudié, ce beau témoin de l’époque gallo-romaine, demeure la propriété de la ville de Talence qui probablement lui préparera un local pour le recevoir.

D’où venait ce sarcophage avant de décorer le parc de Thouars ? À ce jour, nous n’en avons trouvé  aucune  trace  dans  les  textes.  Il  est probable  qu’il  fut  découvert  à  l’occasion  de l’urbanisation de la partie Nord de notre commune. Dans son Histoire de  Bordeaux, Camille Jullian écrit pour la période gallo-romaine : L’approche de la cité se reconnaissait aux: tombeaux qui bordaient les grandes voies publiques.

sarcophage 2

Vue de l’entrée du Chemin de Talence à la fin du XVIIIème siècle (détail)
Dessin de A Corcelles, Cliché Rakotomanga, Archives municipales de Bordeaux

Nous savons que Talence était traversée, du Nord au Sud, par une voie romaine allant en Espagne, une des principales de la cité. Sur les abords de cette voie devaient donc se trouver des sépultures. À titre d’hypothèse, nous remarquerons que sur l’emplacement de la voie dont nous venons de parler, se trouvait une grande auge ressemblant beaucoup à la cuve de Thouars. Elle nous est révélée par un dessin du carrefour de Saint-Genès réalisé par l’architecte Arnaud Corcelles vers  1785. La cuve se trouvait près d’un puits où elle devait servir, comme souvent, de bac à laver ou d’abreuvoir. Sans pour autant être certain qu’il s’agit de la même cuve, nous remarquons que celle de Thouars présente des orifices témoignant de cette usage. C’est d’ailleurs ces bien modestes fonctions qui ont souvent permis à ces riches tombeaux de parvenir jusqu’à nous.

ALAIN  CHAMP