Bulletin 03 – Le cinéma à Talence

En 1995 de nombreux livres, articles et manifestations ont célébré le centenaire du cinéma. Nous savons que Paris et Bordeaux possèdent des salles de cinéma depuis 1907. Mais qu’en est-il de Talence, celle-ci est la deuxième ville de la banlieue bordelaise, après Bègles à accueillir une salle entièrement dévolue au cinéma. En effet, dès 1910, la Maison Pathé s’installe près de la barrière de Pessac, 16, rue François-Coppée. Celle-ci affiche alors la volonté de rivaliser avec les cinémas bordelais. En 1913, cette première salle talençaise se découvre une concurrente sur ses terres avec le Talence Cinéma, situé rue Achille-Allard. La première Guerre mondiale permet au Septième Art de connaître un énorme succès. En effet ce qui n’était jusqu’alors qu’un loisir épisodique devient un plaisir hebdomadaire. Le public est fidélisé par les serials. Une des caractéristiques de ce genre est de laisser en mauvaise posture les héros à la fin de chaque épisode. Les spectateurs, s’ils veulent connaître le sort réservé à leurs idoles, doivent revenir la semaine suivante. En effet, ces vedettes ont une fâcheuse tendance à se retrouver , en fin d’épisode, suspendues à une falaise ou attachées sur des rails alors qu’un train se profile à l’horizon !

1919 est une triste année pour les cinémas talençais. C’est la date de fermeture des deux salles de la ville. Les projecteurs s’éteignent pendant neuf ans. En 1928 un nouveau cinéma est inauguré sur l’emplacement du  Cinéma Pathé, barrière de Pessac. Cet établissement est baptisé d’un nom prometteur: Le Palais des Fêtes. Celui-ci n’a rien à envier aux salles bordelaises. Ce local de 550 places, doté d’un balcon et, luxe suprême, d’un « Jardin d’été », peut aisément se transformer en salle de bal. On promet aux heureux clients, en plus du film hebdomadaire, des spectacles avec quelquefois la troupe du Grand Théâtre !

L’arrivée du parlant marque un nouveau tournant pour l’industrie du cinéma.

Toutefois nous sommes loin de la folie qui s’est emparée des États-Unis lors des premières projections en 1927. Le parlant a du mal ·à se faire entendre en France. Les exploitants et le public restent attachés au muet. Ceci peut s’expliquer par la médiocre qualité sonore des premiers films parlants. En 1931, le Palais des fêtes projette toujours des films muets et seulement quelquefois sonores.  Ces  séances n’ont lieu qu’en hiver. Il est évident que le cinéma n’est plus désormais la première activité de la salle. Les bals, organisés tous les dimanches, se sont vraisemblablement révélés plus rentables.  Le cinéma est donc de nouveau quasiment absent de l’unique écran talençais. Les séances se raréfient encore au cours des années suivantes, ceci pouvant s’expliquer par la proximité de Bordeaux et la concurrence du Cinéma Girondin, situé à seulement 200 mètres du Palais des fêtes. Les deux salles appartiennent d’ailleurs au même propriétaire. Elles ont donc été amenées à se spécialiser pour satisfaire la demande du public.

L’après-guerre voit la naissance de l’idéal-Ciné, situé place de l’Église. Celui-ci ouvre en 1948, dans une salle de patronage, à l’instigation du curé, le père d’Armagnac et d’un groupe de Talençais. Malgré son inconfort la salle est très fréquentée. C’est alors l’unique salle de cinéma proposée aux spectateurs de la commune.

En 1965, l’Idéal-Ciné devient le premier cinéma d’Art et d’Essai de la région bordelaise.

bulletin 3-4Ticket
Cahiers mensuels du Studio Idéal-Ciné

Collection M. N. Champ

 

On projette alors des classiques en version originale. Cette formule connaît son âge d’or de 1965 à 1975. Le cinéma est même élu une des quinze meilleures salles d’Art et d’Essai de France sur plus de 450. Le succès de cette salle permet même des travaux d’amélioration des locaux. Mais en 1975, l’Idéal-Ciné subit la concurrence d’autres salles classées Art et Essai, tel le Saint-Genès, situé aux portes de Talence, sur le boulevard. En  1982, l’ouverture du Jean-Vigo, n’arrange pas les affaires de notre cinéma qui ferme ses portes en mars 1982.

Toutefois l’aventure de l’idéal-Ciné n’est pas achevée. La dynamique Françoise Mouysset décide de reprendre les choses en main. Elle obtient de la mairie de Talence une subvention et rouvre les portes du cinéma en décembre 1982. La programmation d’Art et d’Essai est poursuivie. L’accueil est plus personnalisé, la programmatrice agresse gentiment les retardataires, c’est pourquoi les habitués préfèrent annoncer à l’avance un éventuel retard. On peut citer, par exemple, le cas d’un fidèle spectateur qui se présente un soir au guichet avec une amie alors que la séance a déjà commencé depuis un moment, Françoise Mouysset, comme souvent, refuse l’entrée aux jeunes gens. Après une longue discussion le jeune homme éclate de rire, il était venu uniquement pour montrer à son amie l’accueil réservé aux retardataires ! De plus, il est recommandé d’être motivé  pour venir à l’idéal-Ciné en hiver. Le chauffage est d’une efficacité limitée, on distribue des écharpes aux courageux cinéphiles. Malheureusement  le public est de plus en plus clairsemé et fin 1985 il faut se rendre à l’évidence, la salle n’est pas rentable et doit fermer définitivement ses portes.

Après une longue période d’absence, le cinéma est revenu à Talence. Un complexe Gaumont de onze salles a ouvert ses portes en juin 2002, tout près de l’endroit où se trouvait l’Idéal-Ciné.

MAGALI DESPLAND

 

NDLR : Magali Despland est l’auteur d’un mémoire de maîtrise en histoire contemporaine : Le spectacle cinématographique dans la banlieue bordelaise, des origines à nos jours (1908-1996). Bordeaux III, 1997.