Bulletin 02 – Les loups à Talence

Pierre Dubois est un garçon de onze ans. Comme à son habitude, il aime aller se promener le long des vignes jusqu’à ce petit bois où il fait bon jouer en se cachant derrière les buissons. Peut être que Marie, sa voisine, y est déjà, il fait tellement beau ce matin de printemps.

Nous sommes le 7 juin 1815, l’endroit se nomme Les Plàces, au Moyen-Âge on appelait ainsi un habitat issu de défrichement. Ce lieu est à cheval sur Talence et Villenave d’Ornon. Le terrain où Pierre se promène appartient aux demoiselles Faget et il est près du chemin de Madère, lequel délimite les deux communes. (Ce chemin est maintenant appelé de Leysotte du nom de la croix de carrefour qui se trouvait à son extrémité nord : prononcer Leyssotte).

Pierre vient de voir quelque chose qui a bougé au milieu des grandes herbes et des broussailles. C’est toi Marie ? Crie-t-il. Mais personne ne répond. Il avance de quelques pas et il lui semble que cette chose grogne, Mon Diu  ! et si c’était  un loup ? Et voilà notre petit Pierre qui détale en courant, la peur dans le ventre, en direction des premières maisons. Justement c’est là qu’habite le famille Monier, les parents de Marie. Marie, Marie, tu es là ? Marie est bien là et bien étonnée aussi de voir Pierre dans cet état. Ils ont tous les deux le même âge, mais Marie est déjà plus hardie que son jeune voisin. Un loup ! dit-elle, Il faut vite appeler ton oncle Jean ! Il saura bien le tuer ! (En réalité, Marie est née le 16/2/1803, elle a donc 12 ans mais n’en annonce que 11 sur le rapport du 9 juin).

L’oncle de Pierre habite tout près, c’est un solide tonnelier et tout le monde sait que, bon chasseur, il possède un fusil. Mais ce grand   gaillard impressionne son jeune  neveu qui n’ose pas aller le déranger dans son atelier. Marie quant à elle, n’hésite pas, et a vite fait d’expliquer la situation an tonnelier. Jean Renou lâche aussitôt ses futailles, va décrocher son fusil et le temps de le charger, le voilà qui arrive en courant. Pensez donc ! Une maudite bête si près des maisons, il ne faut pas tarder. Allons Pierre, montre  moi l’endroit ! Le  drôle est est bien obligé de guider le tonton, mais il marche  derrière lui, protégé par le grand fusil. Muet de peur, c’est de la main qu’il lui montre le chemin et ils ont tôt fait d’arriver près du bois où on aperçoit, toujours au même endroit, la silhouette sombre de  la bête qui fait remuer les herbes et branchages.

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Gravure du XVIème siècle

À une portée de fusil, instinctivement, l’homme s’arrête, se baisse et épaule son arme. La détonation semble terrible à Pierre et à Marie. Le tonton prudemment s’avance, plus rien ne bouge ! Les enfants terrorisés sont figés sur place et tout à coup ils entendent un cri, un cri du tonton Jean qui aussitôt marmonne près de l’endroit où se trouvait la bête. De bête, il n’y en a point, mais à la place gît, couvert de sang, le vieux Castagna que tout le monde dans le pays appelle Le Bon.

C’est la consternation, le malheureux chasseur cherche à réconforter le blessé tandis que les enfants courent vers les maisons chercher des secours.

Attirés par la détonation et les cris des petits, des gens arrivent.  Il est une heure  de l’après-midi  et nombreux sont ceux qui étaient à table. On improvise une civière et le blessé est transporté dans sa maison qui est chez le sieur Giresse à Villenave dans le quartier du Béquet. La demeure se trouve près de la chapelle.

La rumeur a vite fait de répandre l’annonce de ce malheur. Comme le dit lui-même, Antoine Veyssière, dit l’Aîné, il est instruit par la voie publique et, en tant qu’adjoint du maire de la commune de Talence, il se rend sur les lieux où il arrive une heure après le drame. On lui montre l’endroit du coup de fusil puis on le conduit auprès du blessé.

Ce dernier est bien mal en point, les gros plombs l’on atteint de la tête aux cuisses. Heureusement ceux-ci n’ont pas pénétrés profondément et la plupart on put être enlevés avant de panser les plaies.

.Mais pour Jacques Castagna, à son âge, le coup est bien rude, il a en effet quatre-vingts ans. Depuis que son épouse, la pauvre Jeanne, est morte il a bien maigri. C’est un brave type le père Castagna, ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle Le Bon. Les voisins sont là, parmi les plus proches, les amis, on reconnaît Guillaume Baillet et Martin Rabot, tous deux vignerons comme l’était leur vieux compagnon Jacques et comme il y en a tant par ici.

Antoine Veyssière, l’adjoint Talençais, se charge de faire prévenir François Doüat, le maire de Villenave, l’affaire frôle l’incident diplomatique. L’infortuné tonnelier, qui croyait ce matin là œuvrer pour le bien de ses concitoyens en décrochant son fusil, est ce soir regardé par certains comme un criminel. Pour le moins, surtout côté Villenave, on lui reproche son imprudence. Heureusement que le brave homme est honorablement connu, les voisins, le sieur Jean Davrin, maire de Talence et même un riche propriétaire, le négociant Ôtard, témoignent en sa faveur. Finalement le maire de Villenave est convaincu que le dit Renou était un honnête citoyen incapable de faire le moindre mal à personne. Tout au moins, aurait-il du se souvenir de ce proverbe gascon « Lou loup que-s trufe de canta coan a hami » Le loup ne songe pas à chanter lorsque il a faim. Un loup ne se serait pas manifesté de la sorte et attendu ainsi à la même place que l’on revienne le tuer, mais comme nous le verrons par la suite, l’époque ne se prêtait pas à d’aussi sages raisonnements.

Quant à la victime, déjà bien faible avant l’accident, son état empire. Toute la journée du lendemain il va agoniser, veillé par ses amis, avant de s’éteindre à la première heure du neuf juin.

Le décès aggrave la situation. Guillaume Baillet ayant prévenu le maire de Villenave, celui-ci se rend auprès du défunt pour constater le décès. Arrivé sur place il y trouve le docteur Cazenave, maître en chirurgie de Talence, à qui il a demandé de procéder à l’autopsie du corps. Le chirurgien s’est fait accompagner du docteur Lapeyre fils, médecin de Bordeaux.

De plus, François Doüat, le maire, a invité Madame Coutanceau, veuve d’un médecin bordelais connu pour ses recherches sur les fièvres pernicieuses et, enfin, Jean Davrin, également invité, complète cet aréopage qui va assister à l’ouverture de Jacques Castàgna, qui de son vivant n’a jamais suscité tant d’attention.

Du rapport du maître chirurgien il ressort que le défunt était d’une excessive maigreur et que sa peau était terreuse et teailleuse. (Écorcer le chanvre se disant teiller, une peau pouvait être qualifiée de teilleuse par analogie) Le maître remarque des petits ulcères qui auraient été produits par du gros plomb, mais ne retrouve que quelques plombs à l’abdomen et à la figure. Par contre il indique que les plèvres pectorale et pulmonaire ainsi que le péritoine et les intestins sont légèrement phlogosés , ce qui dans le langage du temps indique une inflammation.

Nous ne saurons exactement jamais si Jacques Castagna est mort des suites de ses blessures. II. est toutefois probable qu’il était déjà malade avant de recevoir la décharge de plombs. Sa maigreur, l’état de sa peau et de ses organes indiquent un état pathologique avancée. Peut être même, râlait-il déjà dans les herbes et les broussailles lorsque le jeune Pierre le prit pour un loup ? Et là est la véritable question, comment ce fait-il que la présence d’un loup est put être aussi facilement crédible pour Jean Renou ?

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Le bosquet des Plàces de nos jours

Pour comprendre cela, il faut essayer de s’imaginer l’ambiance de cette époque. Nous sommes pendant les fameux Cent-Jours, à peu de temps de Waterloo. En quelques années, les braves citoyens ont connu tous les régimes, de la vieille Monarchie à l’Empire en passant par la République, le Directoire, le Consulat et le retour des Bourbons. La France est épuisée par les guerres, le petit peuple ressent particulièrement des pénuries de tout ordre.

Par contre, si ces guerres sont une calamité pour les humains, elles sont profitables aux loups. « Les loups sont beaucoup trop communs en France, depuis surtout que les armées ont laissé sur différents points de la République beaucoup de chevaux morts qui leur servent de pâture et les ont rendus plus féconds », écrit un maire de Moselle en 1801. L’année suivante des bandes de loups ravagent des bergeries à Sabres dans nos Landes.

Le 6 décembre 1814, donc six mois avant notre affaire, dans l’Orléanais la bête de Chaingy fait huit victimes. Ce drame inspira aussitôt des fables effrayantes que les colporteurs diffusèrent avec des notices décrivant les Détails sur l’affreux accident. Ceux qui savaient lire étaient friands de ce genre d’histoires qu’ils racontaient ensuite dans les veillées.

Ainsi, la vieille peur ancestrale du loup se transforma parfois en véritable psychose et Talence n’en fut pas épargnée.

Les loups ont dû réellement exister sur notre commune, surtout au  Moyen Âge lorsque la grande forêt royale en recouvrait la majeure partie. En témoignage, le vieux chemin du Loup  qui sépare Talence du quartier bordelais du Sablonat est encore appelé à l’époque de notre histoire la mette des Loups et leur présence a dû encore longtemps inquiéter nos ancêtres. (Cette mette, aujourd’hui coupée par les boulevards, est devenue la rue de Cauderès entre Talence et Bordeaux et la rue Bertrand-de-Goth dans Bordeaux).

Sous l’Empire et la Restauration ils devaient être toujours menaçants si on en juge par cette délibération municipale du 17 mai 1816 où le Conseil, faute de mairie, siège à la maison presbytérale. Ce Conseil, en effet, considérant que les dépenses excèdent les recettes, alloue néanmoins une somme de trente cinq francs pour acquitter les débours déjà faits pour la réparation de la caisse servant de tambour, pour la poudre, balles et !’ierres à fusil, le tout destiné pour la chasse aux loups.

Par contre, les loups doivent être moins nombreux en 1824, quand ce même Conseil arrête qu’il n’est pas urgent d’accepter les offres du sieur Chastellier­ Monplaisir qui, pour détruire les loups dans le département, demande une rétribution annuelle de dix francs par chaque 250 âmes de population. Ce grand destructeur a pourtant pris la précaution  de faire transmettre  son offre par le préfet  et en appelle à la sagesse du Conseil municipal.

Dans les Landes, où ils trouvent facilement refuge, les loups sont signalés en 1830 par George Sand les derniers disparaîtrons un siècle plus tard. Tout cela étant bien grave et même bien triste pour le pauvre Le Bon, je voudrais terminer avec un sourire à propos d’un rapport administratif, tel que le rapporte Le Kaléidoscope, journal littéraire bordelais, du 17 mai  1828.

Par-devant nous, D ....maire de la commune de R… , a comparu le sieur Jo ….., lequel nous a déclaré avoir tué une louve sur la lisière      du bois ; dont nous avons rencontré les pattes, et nous étant transporté sur ledit lieu avec ledit sieur Jo … ., nous avons reconnu que ladite louve était un loup ; le tout accompagné de notre adjoint, auquel nous avons coupé les oreilles pour être  annexées au présent procès-verbal .. »

 Bien heureusement, Antoine Veyssière, notre adjoint talençais, avait échappé à un tel traitement, il avait dû être bien assez ennuyé comme ça par l’accident des Plàces comme en témoigne son rapport du 7 juin 1815 et par lequel débutent les témoignages de cette malheureuse affaire.

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Sources

Archives Municipales de Talence

Délibérations de Conseil municipal des: 25/1/1813, 19/3/1813, 22/9/1815 (transcription des procès-verbaux des 7 et 9/6/1815), 17/5/1816, 14/5/1817, 1717/1817, 30/11/1824,  18/6/ 1826. État

Civil du : 27 pluviose An XI (16/2/1803) Archives Municipales de Villenave d’Ornon État Civil du: 9/6/ 1815.

Le Kaléidoscope,  Journal  de la  littérature, des moeurs,  des théâtres,rédigé par M. Jacques Arago.

Bernard (Daniel) – L’homme et le loup. Berger-Levrault. Paris. 1981.